"À la fin, nous étions totalement désespérés" : Carola Rackete revient sur les dix-sept jours passés en mer à bord du Sea-Watch

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RÉCIT - Carola Rackete fait la Une de l'un des magazines les plus influents en Allemagne, ce weekend. Dans un entretien, la jeune capitaine de 31 ans, qui a forcé la fermeture des ports italiens pour faire accoster une quarantaine de migrants, se confie. Elle revient sur ces deux semaines au cours desquelles elle a subi le manque de coopération européenne et la politique nationaliste du gouvernement italien.

C’est en femme libre que Carola Rackete fait la Une du magazine allemand le plus lu. Dans un entretien à Der Spiegel, traduit par Mediapart ce dimanche 7 juillet, la capitaine du Sea-Watch 3 revient sur les événements de la semaine dernière. Elle évoque l’attente, interminable, dans les eaux italiennes et les raisons qui l’ont poussée à accoster, de force, dans le port de Lampedusa, provoquant son arrestation et la saisie de son navire. Un récit sur fond d’une critique, acerbe, du manque de cohésion de l’Union européenne sur la question des réfugiés.

Ces êtres humains, personne n’en veutCarola Rackete, capitaine du Sea-Watch 3

Inconnue du grand public, elle aurait pu le rester. Mais le hasard de la vie a fait qu’elle a dû remplacer un collègue aux commandes du Sea-Watch 3. A 31 ans, Carola Rackete est devenue la figure de la défense des migrants pour les uns, d’une passeuse criminelle pour les autres. Cette célébrité, la jeune femme la trouve injustifiée. Dans les pages de Der Spiegel, elle se dit  "surprise" qu’on parle de sa personnalité et non pas des "faits", à savoir l’échec d’une coopération de l’Union Européenne sur la question migratoire. "C’est de cela qu’on devrait parler, pas d’individus comme moi apparus par hasard", déplore-t-elle ainsi selon la traduction de Mediapart

Car cet accostage illégal n’était ni un geste politique porté par sa seule personne, ni une provocation. Depuis le début de la mission, l’équipage avait convenu de "lignes rouges " face à une situation qui pouvait rapidement devenir "explosive" à cause des conditions de vie à bord. Celles-ci sont particulièrement difficiles notamment à cause du manque d’infrastructures du vaisseau. "Les réfugiés sont presque en prison. Il y a peu de place, pas de sphère privée", explique la jeune femme.  Mais aussi du fait des problèmes psychologiques que rencontrent un certain nombre de personnes sauvées des eaux. Des individus "sans espoir", souvent également victimes de "troubles post-traumatiques", à qui l’équipage ne pouvait pas "promettre l’impossible". Parmi les 40 migrants, au moins trois avaient tenté dans le passé de mettre fin à leur jour. 


L’attente dans de telles conditions était d’autant plus interminable que "chaque jour, la situation médicale et l’hygiène empiraient". Alors, les tentatives d’actions se sont accumulées, comme celle auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Selon la jeune femme, 34 plaintes ont été déposées par des personnes secourues et elle-même. Parallèlement, de nombreuses requêtes sont envoyées, évidemment au ministère de l’Intérieur italien, mais aussi à Malte, à la France et à l’Allemagne. En vain. "Même politiquement, rien n’a été fait". Des discussions technocratiques bien loin de la réalité en mer, que la capitaine résume, fataliste : "Ces êtres humains, personne n’en veut." 

Une audience le 18 juillet pour "aide à l'immigration clandestine"

La jeune femme explique tout de même avoir fait preuve de patience, malgré une situation à bord qui continuait à se détériorer. "Chaque jour devenait plus fatigant. À la fin, nous étions totalement désespérés", témoigne Carola Rackete, qui décrit l’état d’esprit des passagers en ces termes: "Faut-il qu’on soit tous malades ou qu’on se jette tous à l’eau pour que quelque chose se passe ?" Malgré tout, jusqu’au jeudi soir, l'Allemande se dit qu’elle ne veut "pas entrer dans le port", qu’elle ne veut pas "enfreindre la loi". Ce n’est que le vendredi, lorsque aucune solution n’est proposée au bout de dix-sept jours, qu’elle se rend compte qu’elle ne peut plus "garantir la sécurité" sur son bateau. 


Une série d’événements à laquelle s’ajoute l’annonce des douaniers italiens qu’une enquête sera ouverte contre elle. "Livrée à [elle]-même", elle décide alors "d’y aller". "Lorsque [les lignes rouges] ont été franchies, nous sommes entrés dans le port."

Arrivée à Lampedusa malgré l’interdiction, son navire, le Sea-Watch 3, est donc saisi dans la nuit du 28 au 29 juin. Et elle est arrêtée. Un duel s’enclenche alors entre les défenseurs des droits des migrants et les nationalistes. Notamment les quelques 59% d’Italiens qui approuvent la fermeture des ports voulue par Matteo Salvini. Une réalité dont la jeune femme, accueillie sur le port par un mélange d’huées et d’applaudissements, est consciente. Dans le magazine allemand elle reconnaît que "beaucoup d’Italiens soutiennent sa politique [au ministre de l’Intérieur]". "Mais en Italie aussi, il y a beaucoup de mouvements de solidarité. Le pays est divisé."  


Si tout au long de la crise, l'homme fort du gouvernement italien n'a eu cesse de multiplier insultes et tweets furieux à son égard, la décrivant à la fois comme une "emmerdeuse" et comme une "délinquante", c'est à la justice italienne que Carola Rackete doit rendre des comptes. Alors qu'une juge italienne a invalidé son arrestation mardi dernier, au motif qu'elle avait agi pour sauver des vies, elle est toujours visée par deux enquêtes, une pour résistance à un membre des forces de l'ordre et une pour aide à l'immigration clandestine. Elle sera entendue le 18 juillet, en Sicile, dans le cadre de ces soupçons. Si les poursuites contre elles sont abandonnées, la capitaine assure qu’elle reprendra la mer.

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