Schuman, Monnet et la construction européenne liés à la CIA ? Retour sur un hoax tenace

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À LA LOUPE - La semaine dernière, Philippe de Villiers faisait la tournée des médias pour promouvoir son nouveau livre. Un ouvrage qu'il promet explosif et truffé de documents jusque-là secret-défense. En réalité, ces "vérités" souffrent de nombreuses imprécisions historiques qui faussent l'analyse et versent dans le complotisme. Les révélations de l'ancien ministre eurosceptique n'ont en fait rien d'inédit. Mais d'où viennent-elles ?

Jean Monnet et Robert Schuman ? Un agent de la CIA et un pantin à sa solde. La création européenne ? Une opération pilotée par les Etats-Unis. Avec la sortie de son nouveau livre "J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu" (ed. Fayard), Philippe de Villiers promet des révélations explosives, bétonnées par une centaine de documents publiés en annexe dont certains seraient tout juste déclassifiés.


Alors qu'il enchaînait les interviews sur tous les médias français, de nombreux historiens, spécialistes des questions européennes, sont montés au créneau. Pour reprocher à l'ancien député européen de se baser sur de nombreuses imprécisions historiques et de déformer la réalité pour porter ses accusations. Quant aux "preuves" inédites, ils attendent encore.


Le président du Centre Européen Robert Schuman (CERS) a de son côté répliqué par le biais d'un communiqué publié le 20 mars dernier. "Je m'étonne que de tels propos aient pu être avancés par un homme politique. Il met en exergue un véritable manque de discernement de sa part et réinterprète le travail des historiens du XXe siècle. Ses écrits ne sont que l'expression de lectures survolées et non approfondies", s'emporte Patrick Weiten. Il revient également point par point sur la biographie de Robert Schuman, de son enfance à son engagement politique et à son implication dans la résistance, pour rétablir son honneur.

Une théorie développée depuis des dizaines d'années

Philippe de Villiers n'est ni le premier, ni certainement le dernier, à avancer de telles accusations. L'idée que l'Union européenne soit le fruit d'un complot américain pour dominer le Vieux continent revient régulièrement dans le débat public. A chaque fois, des historiens tentent de rétablir les faits, quasi en vain.


On l'a retrouvé abondamment sur de nombreux sites complotistes, mais pas seulement. Des personnalités politiques défendent cette même ligne, à l'image de Marie-France Garaud, ancienne conseillère auprès de Georges Pompidou et conseillère de l'ombre de Jacques Chirac. En 2013, dans l'émission "On n’est pas couché émission" (France 2 - 10/05/2013), elle expliquait ainsi que Jean Monnet, l'un des pères fondateurs de la création européenne, était "un agent américain". "On sait même combien il était payé parce que ça a été déclassifié", assurait celle qui a été élu députée européenne sur le liste de De Villiers et Pasqua en 1999 ; puis a apporté son soutien à Marine Le Pen aux élections présidentielles de 2017.


L'émission (tronquée) a été mise en ligne dans la foulée sur YouTube par l'Union Populaire Républicaine et est encore disponible sur Youtube. L'UPR, le parti de François Asselineau qui, lui aussi défend bec et ongle cette théorie. 

Dans de nombreux et longs enregistrements vidéos et audio, l'ancien candidat à la présidentielle argumente point par point. LA référence pour ses sympathisants est sans nul doute un document de 31 pages publié en mai 2010. Il y décrit notamment Robert Schuman comme "un personnage qui fut servile devant tous les puissants, lâche en temps de guerre, traître à la République, et finalement manipulé par les Américains." 

Des propos étayés par des journalistes. Vraiment ?

Si certains croient dur comme fer à cette intox, c'est qu'elle s'appuie sur des documents bien réels. "Le complotisme, ce sont des rumeurs, des fantasmes, des théories, moi ce sont des faits, des preuves, des documents parfois déclassifiés mais toutes inédites, 111 pages", martèle ainsi le fondateur du Puy du fou, sur le plateau de LCI le 15 mars. Encore faut-il que ces fameux documents prouvent bel et bien ses dires. 


Penons pour commencer les justifications de François Asselineau. L'ex-inspecteur général des finances s'appuie tout d'abord ... sur des enquêtes journalistiques. Un moyen assuré d'apporter de la crédibilité. Il cite notamment un dossier du très sérieux magazine Historia sur les réseaux secrets de la CIA pendant la guerre froide. Un dossier qui n'est pas disponible en ligne et dont la reproduction a été retirée du site de l'UPR à la demande du magazine, au nom du respect des droits d'auteur. L'UPR dénonce de son côté une censure, un argument qui validerait la théorie d'un "complot" du pouvoir, pour cacher les preuves.

En réalité, le magazine et l'auteur de l'article ont toujours accusé François Asselineau de tordre la réalité. Le 15 mars 2017, Historia publiait ainsi un article intitulé : "Non, Robert Schuman et Jean Monnet n’étaient pas des agents de la CIA !" La rédaction explique que le gouvernement américain et la CIA ont bel et bien aidé à financer le projet européen, en complément du plan Marshall (un ensemble d'aides financières versées par les Etats-Unis de plus de 13 milliards de dollars pour relancer l'économie dans les pays européens dévastés par la guerre). 


Le journaliste Rémi Kauffer fait intervenir Eric Roussel, auteur d'une biographie de Jean Monnet   : "[Il] détestait toute forme de compromissions. […] Il y a bien eu un soutien financier au Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe par la Fondation Ford, […] mais cette aide n’avait rien de fastueux. La meilleure preuve, c’est que le Comité d’action n’a cessé de tirer le diable par la queue. [...] Il a toujours agi en pleine indépendance, politique ou autre.'" Robert Schuman n'est quant à lui même pas cité dans l'article de 2003...


En clair, l'article, et les documents sur lesquels il s'appuie, ne prouve qu'une chose : que les Etats-Unis ont aidé les pères fondateurs de l'Europe, notamment en leur versant de l'argent. Le document ci-dessous, posté sur Twitter par un compte défendant la thèse de François Asselineau, est bien authentique. Mais que dit-il ? Que 150.000 dollars ont été versés au centre de documentation du Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe (CEUE), un organe présidé par Jean Monnet. Il ne parle en aucun cas de salaire personnel.

Interrogé il y a peu par nos confrères du Point, l'auteur de l'article devenu polémique développe les raisons de ce financement américain : "Il y avait une double logique à cela. Il y a un certain paternalisme, les Européens n'étant pas jugés assez grands pour se débrouiller eux-mêmes et arrêter de se faire la guerre. Et puis il y a la logique économique, la même que pour le plan Marshall : si on n'aide pas à la construction européenne, les communistes vont mettre la main dessus", argumente Rémi Kauffer . 

D'autres articles sont utilisés comme preuve, notamment ceux du journaliste Ambrose Evans-Pritchard. Dans une enquête du 19 septembre 2000 du Daily Telegraph - un journal britannique proche des milieux conservateurs -, il explique ainsi comment la CIA a financé le projet européen. Pour étayer ses propos, il disait s'appuyer sur des documents récemment déclassifiés par l'administration américaine. Sans surprise, son histoire ressortira dans les colonnes du quotidien à la veille du vote du Brexit. Là encore, rien de nouveau pour les historiens et spécialistes de l'époque.

Un manque de contextualisation historique

"C’est un peu comme si on regardait la réalité à travers un miroir déformant",  avançait le journaliste Jean Quatremer face à Marie-France Garaud sur le plateau d'On n'est pas couché. "On a le sentiment qu’il y a les méchants américains qui sont arrivés en Europe, une Europe sympathique avec des Etats nations où tout fonctionnait parfaitement depuis un siècle", ironise-t-il. "Non ! Ils sont venus parce qu’on a tué 80 millions de personnes, on s’est fait deux guerres mondiales. Ils n’étaient pas là pour le plaisir", explique-t-il. 


Les Américains "étaient plutôt isolationnistes au début de la guerre", ils "se sont dit, il ne faut pas que ça recommence, ça fait deux fois qu’on envoie nos boys. On ne va peut-être pas revenir une troisième fois." Pas de "grand complot américain" donc, qu'ils "soient en faveur d’une Europe fédérale - ou de la construction européenne tout simplement -, ça me parait une évidence parce qu'ils n'avaient pas envie que ça recommence", ajoutait-il.

Des sources classées "secret défense" ?

Ce qui conforte surtout les adeptes de cette théorie du complot, ce sont les documents classés "secret défense", ou tout du moins décrits comme tels par Philippe de Villiers et avant lui François Asselineau et Marie-France Garaud. On vous prévient d'avance, vous allez être un peu déçus.


Les équipes de Quotidien ont pris un document publié dans le livre de Philippe de Villiers en exemple : des échanges de courriers supposés confidentiels entre Monnet et Dean Acheson, secrétaire d'Etat américain de l'époque. Pour cela, nos confrères se sont rendus à la fondation Jean-Monnet pour l’Europe de Lausanne. "Toutes les archives sont consultables librement de façon ouverte sur place à la fondation, jamais rien n’a été classifié", commence de but en blanc Mathias Walter, responsable des archives. Le document indique pourtant bien en tête : "Confidentiel, ne pas diffuser". Mais un passage de l'original a été effacé sur le fac-similé publié dans le livre de de Villiers : "A publier rapidement dans le Saturday Evening Post". Le texte supposément confidentiel est en réalité une tribune intitulée "Les isolationnistes sont stupides", qui a été publiée dans un journal en 1965. La fondation a d'ailleurs conservé un exemplaire. 

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Philippe de Villiers : on a tiré sur le fil du mensonge et son livre en est plein

Il existe tout de même certains documents à avoir été classés "top secret" et évoquant les financements américains à destination de la CEUE. Ci-dessous, des échanges entre Monnet et Acheson, encore lui, déclassifiés en 1976 et disponibles sur le site de la bibliothèque Truman. D'autres ont été déclassifiés plus récemment.


Là encore, pas de complot dévoilé ou de secrets croustillants. Tous ces documents ont déjà été épluchés par des historiens et aucune découverte sensationnelle n'a été faite. On l'a compris, les opposants à l'Union européenne et les défenseurs d'une Europe de nations utilisent ces "secrets" d'Etat pour faire croire qu'il y a un loup. Mais si rien de troublant n’apparaît dans ces documents et courriers, pourquoi y a-t-il tant de mystère de la part de la CIA ?

L'historien Richard J. Aldrich apporte une réponse très détaillée en 1997 dans un article "OSS, CIA et unité européenne" disponible en ligne. Il revient sur les balbutiements de la création européenne et les liens entres les Etats-Unis et les pères fondateurs pendant les premières années. Selon lui, le Comité américain pour une Europe unie aurait reçu au maximum 4 millions de dollars de 1949 à 1960. Si les sommes n'ont pas été rendues publiques tout de suite, c'est simplement à cause du contexte de guerre froide.


Les Américains craignaient plus que tout au monde que les pays européens ne "cèdent" aux alarmes du communisme. En face, même degré de suspicion et autant d'investissements financiers. Richard J. Aldrich raconte ainsi comment Washington a appris, paniqué, l’organisation d'un gigantesque rassemblement à l'été 1951 de 2 millions de jeunes communistes en Allemagne et dont le coût pour les Soviétiques était estimé à 20 millions de pounds. Suffisant pour pousser les Américains à mettre le paquet pour s'assurer des bonnes grâces du Vieux continent.

En vidéo

L'Historien Eric Roussel démonte les théories du dernier livre de Philippe de Villiers

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