Accord de Minsk : "Poutine mobilise son peuple autour d’une idéologie impérialiste"

Accord de Minsk : "Poutine mobilise son peuple autour d’une idéologie impérialiste"
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INTERVIEW - Dans son bras de fer avec les Occidentaux, Vladimir Poutine souffle le chaud et le froid depuis plusieurs mois, oscille entre la posture guerrière et la main tendue avec le voisin ukrainien. Que recherche vraiment l’homme fort de Russie, alors qu'un accord vient d'être conclu avec le duo Hollande-Merkel ? Eléments de réponse avec Michel Eltchaninoff, auteur de "Dans la tête de Vladimir Poutine" et rédacteur en chef adjoint de Philosophie Magazine.

Vous évoquez dans votre livre "une doctrine hybride et mouvante" qui "nous promet à tous un avenir agité." Les récents événements dans l’est de l’Ukraine vous donnent-ils raison ?
Il faut rester prudent vis à vis des accords signés à Minsk. La principale pomme de discorde demeure la question du statut du Donbass. S’agira-t-il d’une décentralisation qui permettra à Kiev d’avoir un contrôle effectif de son territoire, ou de créer des territoires non contrôlés par l’Ukraine et indirectement contrôlés par la Russie ? J’ai essayé d’analyser les discours de Poutine depuis 2000 et de voir si l’on peut y déceler une cohérence idéologique. En tout cas, depuis son retour à la présidence en 2012, il tente de mobiliser le peuple russe autour d’une idéologie de plus en plus impérialiste, en mobilisant des références multiples.

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Ce que vous appelez un impérialisme "à la carte".
Oui, Poutine veut rassembler son peuple autour d’une idéologie. Il défend un "rêve russe" en échange duquel il veut avoir les pleins pouvoirs . Il propose ainsi cet impérialisme à la carte en jouant sur plusieurs fibres très profondes. Tout d’abord, la nostalgie de l’Union soviétique, importante chez les plus de 40 ans comme lui. Ensuite, en prônant la défense des russophones en dehors de la Russie. Troisième touche de son "clavier" : l’orthodoxie, cette solidarité religieuse sur laquelle il peut s’appuyer par exemple pour séduire les Bulgares, les Serbes ou même les Grecs. Quatrièmement, le panslavisme, à savoir la solidarité entre les peuples slaves faces aux Occidentaux. Et enfin, le projet eurasiatique : un mouvement des années 1920 qui défend l’existence d’un continent qui n’est ni l’Asie ni l’Europe mais l’Eurasie, s’étendant de part et d’autre de l’Oural. Poutine mobilise tous ces ressorts, très ancrés dans la société russe, pour laisser sa marque dans l’Histoire.

"Patchwork idéologique"

Autre notion évoquée dans l’ouvrage, la "Voie russe".
Elle fait appel à la tradition slavophile qui existe en Russie depuis le début du XIXe siècle. C’est l’idée selon laquelle la Russie ne doit pas se considérer en retard sur l’Occident. Il y a une spécificité russe et donc une voie de développement fondée sur ses propres bases culturelles, sociales et religieuses. Poutine, de plus en plus, fait références à des auteurs et des traditions pour dire : "Nous voulons être nous même et l’Occident, depuis des siècles, nous en empêche."

Quel est le rôle de son entourage dans la construction idéologique de Poutine ?
Poutine n’est pas un grand intellectuel, il n’accorde pas une place extrême aux idées. C’est avant tout quelqu’un de pragmatique, et un sportif. Mais ayant besoin d’idéologie, il s’entoure d’idéologues. Par exemple Nikita Mikhalkov, un cinéaste qui se veut un promoteur de la Russie tsariste, et a donc initié Poutine à des auteurs comme Ivan Ilyine, régulièrement cité dans ses discours.

Le "poutinisme" a-t-il encore de beaux jours devant lui ?
Le poutinisme n’existe pas encore vraiment, il s’agit pour l’instant d’un "patchwork idéologique", à partir duquel il peut jouer dans plusieurs directions. J’ignore si cette doctrine existera demain, mais ce qui est évident c’est que depuis au moins deux ans, il a réveillé quelque chose dans la conscience nationale. Or ce quelque chose n’est qu’une partie de la culture russe : sa partie la plus impérialiste et la plus guerrière.

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Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine  (Solin/Actes Sud, 2015)

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