Affaire Navalny : le poison, arme anonyme et intimidante contre les opposants au Kremlin

Arme de terreur indétectable, le poison a souvent été utilisé par l'État soviétique pour éliminer ou intimider des opposants. Une tradition vieille comme la Russie.
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DÉCRYPTAGE - Hospitalisé d'urgence en Allemagne, l'emblématique opposant Alexeï Navalny a fait l'objet d'un empoisonnement, selon ses médecins. Une découverte qui, si elle se confirmait, renverrait à l’une des "pratiques les plus utilisées [en Russie] pour éliminer les opposants" selon Galia Ackerman, historienne et spécialiste de la Russie post-soviétique.

Agonie silencieuse, faucheuse anonyme, disparition pernicieuse. Utilisé depuis l'antiquité, le poison a toujours constitué une arme de choix. Un domaine de mort dans lequel la Russie est passée maître depuis de nombreuses années. Utilisé dans certaines intrigues de palais à l'époque de la Russie tsariste, le poison a véritablement été institutionnalisé par Lénine au sein de la Tchéka (ancêtre du KGB et du FSB). Le dirigeant communiste met alors en place un laboratoire spécial. Galia Ackerman, historienne, spécialiste de la Russie post-soviétique, précise que "ces substances devaient servir à éliminer les ennemis du pouvoir soviétique et bolchévique, essentiellement à l’étranger". Si la cellule a été démantelée à la chute de l'URSS, le sillage de morts mystérieuses et inexpliquées, lui, demeure. La chercheuse en déduit qu'il "existe aujourd’hui un service qui s’occupe des assassinats ciblés. Pour cela, plusieurs techniques sont utilisées dont celle du poison". 

Une arme "intimidante" qui garantit "l'anonymat"

Mais alors pourquoi cette passion pour le poison ? Mark Galeotti, chercheur associé au Royal United Services Institute, expliquait à Foreign Policy que "l’une des vertus du poison pour un meurtre politique est sa capacité à combiner un déni facile et une théâtralité vicieuse." Galia Ackerman ajoute que "le poison est très intimidant et permet d'envoyer un message fort à l'opposition, pas seulement à la victime. Il offre aussi une sorte d’anonymat puisqu’il est souvent impossible de prouver avec certitude". Elle ajoute que la multiplicité des substances toxiques (plus de 5000) rend "la découverte du poison et donc de l'antidote très difficile".

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De nombreuses autres morts suspectes

L'affaire Navalny est loin d'être une première. Galia Ackerman se rappelle que "deux ans avant son assassinat, Anna Politkovskaïa - une journaliste russe et militante des droits de l'homme - a subi un empoisonnement assez similaire en 2004". Au cœur de la crise de Tchétchénie, elle est tombée "gravement malade après avoir ingéré un thé au moment de prendre l'avion". Alexander Litvienko, un ancien agent secret russe, et Viktor Iouchtchenko, candidat anti-Kremlin à l'élection présidentielle ukrainienne en 2004, ont eux aussi été victimes de ces tentatives de meurtre sans commanditaire. L'ancien chef de l'Etat ukrainien en porte encore aujourd'hui les stigmates. 

Plus récemment, l'empoisonnement de Sergueï Skripal a défrayé la chronique. L'ancien agent des services secrets russes, alors en exil au Royaume-Uni, avait été empoisonné avec sa fille en mars 2018. Malgré l'identification de la substance utilisée et l'identification des suspects, la Russie continue de nier son implication. Ladite substance, le Novitchok, est un neurotoxique de quatrième génération plus létal que le gaz sarin ou le XV. Cette substance figure parmi celles qui pourraient être à l'origine de la dégradation soudaine de l'état d'Alexeï Navalny. 

Actuellement en réanimation à l'Hôpital de la Charité (Berlin), l'opposant russe devrait survivre. Il pourrait néanmoins présenter des lésions neuronales importantes. L'établissement médical a en tout cas commandé une batterie de tests supplémentaires qui pourraient permettre d'enfin faire toute la lumière sur cette affaire. Une parmi tant d'autres dans l'opacité et les mystères du Kremlin. 

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