Afghanistan : les droits des femmes étaient-ils vraiment plus étendus dans les années 1960-1970 ?

Il y a 20 ans, les talibans multipliaient les atrocités au nom d’une application radicale de la charia. Leur discours a évolué depuis. Ils veulent montrer un autre visage plus pacifique. Mais ces promesses sont-elles crédibles ? Ont-ils vraiment changé ?

ÉMANCIPATION - Alors que le retour des talibans attise les craintes de répression à l'égard des femmes, des clichés vieux de plusieurs décennies ressurgissent. Ils dépeignent un pays où femmes et filles disposaient d'une plus grande liberté, mais où de fortes inégalités demeuraient.

Le chaos qui entoure la reprise du pouvoir en Afghanistan par les talibans suscite des craintes majeures pour les populations civiles. En première ligne, de nombreuses femmes craignent aujourd'hui pour leur sécurité et pour leur vie, en particulier celles qui ont, durant les deux dernières décennies, occupé des postes à responsabilités au sein de la société civile, du monde économique ou politique.

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Nul ne peut, pour l'heure, prédire avec exactitude l'évolution de la situation, mais beaucoup redoutent déjà des régressions majeures pour les droits des femmes. Un recul qui semble inéluctable. Dans ce contexte, des photos datant d'une cinquantaine d'années ont ressurgi en ligne, montrant des filles et femmes afghanes bien loin des représentations qui en sont aujourd'hui faites.

Visages souvent découverts, montrées à l'école ou à l'université, parfois même en min-jupes dans la rue, ces représentations tranchent avec l'image de la femme afghane dissimulée sous d'amples vêtements et cantonnée à un rôle d'épouse. Faut-il pour autant mettre en avant les années 1960 et 1970 comme une époque de liberté pour les femmes d'Afghanistan ? Si leur place dans la société n'avait rien à voir avec celle que leur réservent les talibans, il est nécessaire de souligner que ces clichés traduisaient, à l'époque, la réalité d'une fraction très réduite de la population féminine, minoritaire à Kaboul et bien plus encore à l'échelle du pays tout entier. 

Le tournant de 1964

Les images d'Afghanes cheveux au vent et jambes découvertes, Karim Pakzad les connait. Fin connaisseur de l’Afghanistan, où il a grandi et enseigné, et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), il y voit l'expression d'une évolution dans le pays, au début des années 1960. "L'Afghanistan a traversé une période assez importante de sa vie politique et sociale à cette époque", développe-t-il, évoquant l'instauration, en 1964, d'une "nouvelle constitution, accompagnant la mise en place d'une monarchie constitutionnelle se substituant à la monarchie absolue" en vigueur jusqu'alors. Une évolution tout aussi "politique que sociale et culturelle".

La mini-jupe était à la mode, on voyait des filles - une toute petite minorité - qui s'habillaient comme Françoise Hardy - Karim Pakzad, chercheur associé à l'Iris, spécialiste de l'Afghanistan

"Les filles allaient à l'école à cette époque", assure Karim Pakzad, qui se souvient d'avoir croisé lui-même dans les rues des femmes semblables à celles représentés sur les clichés de l'époque. "Je vous parle de mon vécu, car je suis d'origine afghane et était étudiant dans les années 60. À cette période, la mini-jupe était à la mode, on voyait des filles qui s'habillaient comme Françoise Hardy. Les photos montrent une réalité qui existait, mais attention : par rapport à l'ensemble de la population, il s'agissait d'une toute petite minorité. Que ce soit à l'intérieur de la ville de Kaboul, et encore plus à l'échelle du pays."

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L'expert souligne que la capitale était divisée de manière assez nette, les classes les plus aisées vivant au Nord. Et ajoute qu'une fois "l'école terminée, vers 18 ans, l'immense majorité des filles arrêtaient leurs études. Elles ne voyaient pas l'utilité de continuer, car culturellement et socialement cet âge était celui auquel il était traditionnel de se marier". Les jeunes femmes endossaient alors un rôle d'épouse. Pour autant, "il est vrai qu'une petite partie des couches aisées allaient à l'université". Un privilège réservé aux élites dont ont attesté des clichés réalisés à l'époque.

"Avant la Constitution de 1964, les femmes ne disposaient pas franchement d'une place importante dans la vie sociale, économique, politique du pays", et ce malgré un droit de vote théoriquement acquis dès 1919, note le chercheur. Ce n'est qu'à partir de cette évolution constitutionnelle que "par le haut, on a permis à une partie des femmes, dans certains milieux, d'accéder à des postes". Et "seulement à Kaboul", insiste-t-il. Pour autant, si la société évoluait à petits pas, il ne faut pas comparer la situation des Afghanes à cette période à celle des femmes occidentales. "On peut rappeler qu'il n'y avait pas eu de modification de loi sur la famille par exemple", glisse Karim Pakzad. Contrairement à d'autres pays arabes, l'instauration de la monogamie n'était alors pas d'actualité en Afghanistan.

Des symboles pas toujours représentatifs

Présenter les années 1960 et 1970 comme celles d'une émancipation massive des femmes afghanes se révèle donc assez largement exagéré. Laurence Brun, la photographe qui a immortalisé le trio de jeunes femmes à Kaboul en 1972, expliquait récemment que de telles tenues n'étaient pas portées dans l'ensemble de la capitale. "Dans le quartier de Shar-e-Naü (ville nouvelle), quelques jeunes filles émancipées port[aient] la mini-jupe malgré les critiques virulentes de la majorité des Afghans encore fidèles aux traditions musulmanes", indiquait-elle en 2019 auprès de 20 Minutes, ajoutant que des "mollahs" et autres "prêtres musulmans" n’hésitaient pas "à jeter de l’acide sur les jambes nues de ces jeunes effrontées".

Bien que minoritaires, les femmes visibles sur les clichés d'époque symbolisent les évolutions qui ont marqué la société jusqu'à la guerre et à l'invasion soviétique. Plus de deux décennies plus tard, lorsque les talibans furent renversés en 2001, des opportunités nouvelles ont émergé pour les Afghanes. "Des milliers de femmes ont fait des études à l'université et sont entrées sur le marché du travail", relève Karim Pakzad. "Elles ont pour certaines profité de voyages à l'étranger et ont pris une place plus grande dans la société. Aujourd'hui par exemple, une partie des journalistes les plus connues en Afghanistan sont des femmes." Le spécialiste fait toutefois remarquer que si, dans les années 1960, ces évolutions étaient venues "doucement et naturellement", celles observées au cours des vingt dernières années étaient en partie le résultat de "quotas imposés par les Américains et les Occidentaux".

Quelles qu'en soient les origines, ces transformations de la société afghane se sont traduites par des évolutions statistiques. Outre l'arrivée d'élues au Parlement, la part de femmes sur le marché du travail a progressé de manière très nette depuis 2001, atteignant 21% en 2019 selon l'Organisation internationale du travail. Des progrès aujourd'hui forcément remis en cause par le retour des talibans.

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Afghanistan : le témoignage d'une Française sur place

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