Quel avenir pour les interprètes afghans ayant travaillé pour la France ?

Quel avenir pour les interprètes afghans ayant travaillé pour la France ?

ENTRETIEN - Lundi soir, Emmanuel Macron a assuré que les personnes ayant travaillé pour l’armée française en Afghanistan seront évacuées au même titre que les expatriés. Une soixantaine d’anciens interprètes ont officiellement fait part de leur désir de quitter le pays, désormais dirigé par les talibans, explique à LCI le journaliste Brice Andlauer.

Les exfiltrations d’étrangers s’organisent depuis l’aéroport de Kaboul, alors que le pays est plongé dans le chaos suite à la prise de pouvoir des talibans. Si l’évacuation des ressortissants français vers les Émirats arabes unis est considérée comme une "priorité absolue" par l’Élysée, le sort des anciens auxiliaires afghans de l’armée française n'a été précisé que lundi soir par Emmanuel Macron, lors de son allocution télévisée. "C’est notre devoir et notre dignité de protéger ceux qui nous aident : interprètes, chauffeurs, cuisiniers et tant d’autres. Près de 800 personnes sont d’ores et déjà sur le sol français. Plusieurs dizaines de personnes sont encore sur place (…) pour lesquelles nous restons pleinement mobilisés", a déclaré le chef de l’État.

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Des évacuations aux Émirats puis en France

Deux avions militaires ont ainsi atterri lundi soir à l’aéroport de la capitale afghane pour procéder à leur évacuation. L'un d'eux est reparti ce mardi 17 août avec 45 personnes à bord et d'autres rotations sont prévues dans les heures et jours à venir, selon le ministère des Armées. Pour LCI, Brice Andlauer, journaliste indépendant et auteur avec Quentin Müller de "Tarjuman, une trahison française", revient sur le sort de ces centaines d’interprètes, abandonnés pour beaucoup par l’administration française ces derniers temps, et sur les enjeux de la déclaration d’Emmanuel Macron.  

LCI : Aujourd’hui, combien d’anciens traducteurs de l’armée française sont encore bloqués à Kaboul ? Pourquoi n’ont-ils pas bénéficié de visas jusqu’ici pour rejoindre la France ?  

Brice Andlauer : Il en reste une soixantaine aujourd’hui, d’après le recensement de l’association des anciens interprètes de l’armée française et d'un collectif d’avocats bénévoles. Au moment où l’on se parle, ce collectif d’avocats a déjà transmis toutes les coordonnées des interprètes à l’ambassade. Jusqu’à hier soir, tous les plans d’évacuations qui avaient été entamés, notamment ceux qui comptaient rapatrier plus de 600 personnes travaillant pour l’ambassade ou le lycée français de Kaboul, n’incluaient pas les anciens interprètes de l’armée française. Et ce, pour des raisons essentiellement juridiques, administratives et politiques. 

Il y a une volonté délibérée du ministère de la Défense d’en rapatrier le moins possible puisqu’ils ont une peur panique de créer un précédent juridique, qui les obligerait à protéger tous les personnels travaillant pour eux sur de futurs théâtres de conflits. Le mois dernier encore, le tribunal administratif a refusé une demande de visa pour une ancienne auxiliaire. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour ne pas créer de jurisprudence mais en 24 heures, sur décision d’un président, tout cet argumentaire tombe à l’eau.

C’est bien ce que vous racontez dans votre enquête de 2019 : la France n’a pas toujours été à la hauteur pour apporter des solutions de relocalisation à ces anciens collaborateurs de l’armée…

En tout, près de 800 personnes ont travaillé pour l’armée française pendant son intervention en Afghanistan (de 2001 à 2012, ndlr). Sur ces 800 personnes, un peu plus de 270 ont été rapatriées en trois vagues successives. Le ministère de la Défense et l’Élysée parlent d’ailleurs depuis quelques semaines de 800 personnes au lieu de 270.  Ils jouent sur les chiffres puisqu’il s’agit là des interprètes et de leurs familles. À chaque fois qu’un interprète est rapatrié, il l’est avec sa famille. 

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Une soixantaine demande aujourd’hui à être évacuée au vu de la situation. Qu’en est-il des autres ? 

Il se peut qu’ils aient déjà fui depuis longtemps. En réalité, ils n’ont pas attendu que les talibans reprennent Kaboul pour être menacés et beaucoup se sont mis à l’abri depuis plusieurs années, sans aucun lien avec l’ambassade. On a retrouvé la trace de certains d’entre eux dans des pays frontaliers, comme le Pakistan, l’Inde, les Émirats, ou encore l’Indonésie. Mais il y une diversité de situations individuelles : par exemple, un interprète nous avait contactés depuis la Russie.

Il y a aussi plusieurs interprètes coincés aujourd’hui dans des camps de réfugiés en Turquie et en Grèce, qui se trouvent dans des situations administratives chaotiques. Et puis, il y en a plein d’autres dont on a perdu la trace. Certains d'entre eux sont probablement encore en Afghanistan, cachés ou sous une nouvelle identité. Il faudrait pouvoir les extraire de cet enfer. Ce sera sûrement la prochaine étape sur laquelle va se pencher le collectif d’avocats, une fois que les derniers rapatriements auront été faits. 

Justement, quelle est la vie à Kaboul d’un Afghan ayant travaillé avec l’armée française ? 

Je peux parler des interprètes avec qui j’étais en contact pour mon enquête et qui ont aujourd’hui quitté le pays. C’était une vie de cache, de peur constante, d’anonymat… Ils déménageaient tous les six mois, ils ne pouvaient pas travailler très longtemps au même endroit. Certains ont divorcé ou ont dû rompre avec leur famille à cause du danger. Et puis surtout, c’était une vie de menaces quotidiennes avec beaucoup de tentatives d’assassinats : des bombes posées sur les maisons, un coup de couteau dans la rue, une rafale de kalachnikov avant de rentrer chez soi… À notre connaissance, il y a eu deux morts d’anciens interprètes de l’armée française. Qader Daoudzai, qui est mort en octobre 2018 dans un attentat dans un bureau de vote qui ne le visait pas personnellement, et puis Basir Jan, au mois de juin dernier.

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Si l’on revient aux propos d’Emmanuel Macron, peut-on considérer que la situation de ces interprètes est en passe d’être résolue ? 

Je ne serais pas aussi catégorique. Cette déclaration va dans le bon sens mais reste encore à voir comme cela va être appliqué sur place. On a appris à être méfiants, même avec des déclarations aussi claires. Il faut savoir qu’Emmanuel Macron en avait parlé pendant sa campagne en 2017. Suite à une phrase prononcée dans une vidéo sur Facebook, une troisième vague de relocalisation avait été ouverte, soi-disant dans une volonté de rapatrier des anciens interprètes. Et cela avait été fait dans des conditions absolument chaotiques. Cela n’avait pas été coordonné par l’ambassade à Kaboul pour des raisons encore obscures aujourd’hui et les interprètes devaient alors aller jusqu’au Pakistan pour déposer leur dossier, sans la certitude qu’ils allaient être acceptés. Tout avait été fait dans l’opacité la plus totale. 

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