Agression sexuelle collective au Maroc : "Quand on est une femme, on risque d'être harcelée ou violée à n'importe quel moment"

Agression sexuelle collective au Maroc : "Quand on est une femme, on risque d'être harcelée ou violée à n'importe quel moment"
International
DirectLCI
INTERVIEW - Près de 300 personnes ont manifesté mercredi à Casablanca pour dénoncer l'agression sexuelle collective dont a été victime une jeune femme dans la métropole économique du Maroc. Eclairage avec Tahani Brahma, ancienne présidente de l'Association Marocaine des Droits Humains à Paris.

Près de deux Marocaines sur trois sont victimes de violences. Et les lieux publics sont les endroits où la violence physique à leur égard est la plus manifeste. Récemment, la vidéo du viol collectif d'une jeune femme dans un bus, en plein jour, a choqué tout le Maroc. Depuis la diffusion des images de l'agression, de nombreux médias locaux tirent la sonnette d'alarme sur le harcèlement des femmes dans la rue, avec en toile de fond une "crise des valeurs" dans une société tiraillée entre modernité et conservatisme.


Pour exprimer leur colère, près de 300 personnes ont manifesté mercredi à Casablanca pour dénoncer les violences faites aux femmes dans le pays. "Les sit-in ont pour but de montrer que nous existons, que nous sommes là, que nous sommes nombreuses et que nous sommes capables de nous emparer à notre tour de la rue et de nous imposer", estime Merieme Mesfioui, une graphiste marocaine à l'origine de l'affiche du sit-in. 


Mais quelle est la situation actuelle des femmes dans la société marocaine ? L'espace public est-il le lieu de tous les dangers pour elles ? Elements de réponse avec Tahani Brahma, ingénieure à Paris, militante féministe et ancienne présidente de l'Association Marocaine des Droits Humains à Paris.

En vidéo

Une Marocaine victime d'une agression sexuelle dans un bus (Attention, certaines images peuvent choquer)

LCI.fr : Actuellement, comment qualifieriez-vous la situation des femmes dans la société marocaine ?

Tahani Brahma : Les femmes au Maroc vivent une situation très critique et subissent toutes sortes d'oppressions. Structurelle d'abord, à travers les textes de loi misogynes qui consacrent l'inégalité. Politique ensuite, via la non-représentativité dans les instances. Economique aussi, à cause de la précarité de l’emploi et des inégalités salariales. Sociale, via les violences faites aux femmes et leur exclusion de l’espace public. Culturelle, à cause des difficultés d'accès au domaine de l'art par exemple. Environnementale enfin, via l'expropriation de leurs terres.

LCI.fr : L’espace public est-il dangereux pour elles ? Plus que dans le milieu du travail ?

Tahani Brahma : L'espace public est en effet un lieu de danger pour la femme marocaine parce que l'homme s'y croit tout permis, encouragé par le laxisme de l’État, l’absence d'une structure familiale et sociétale saine et la décadence du système éducatif. Quand on est une femme, on risque d'être harcelée ou violée à n'importe quel moment. Encore plus lorsque l'on est issue d'un milieu défavorisé.

LCI.fr : Comment expliquer la passivité du chauffeur et des passagers ?

Tahani Brahma : La passivité du chauffeur est symptomatique. Elle traduit un mal plus profond : la normalisation des violences faites aux femmes. Pour certains, ce qui s’est passé, c’est juste du simple harcèlement (qui n’est d’ailleurs pas puni par la loi).

LCI.fr : Fort de ces constats, que fait l'Etat ?

Tahani Brahma : Il n'y a pas une réelle volonté politique de l'Etat marocain de protéger les femmes et les enfants. Au contraire. Ce que nous constatons aujourd’hui est une conséquence des politiques désastreuses de l’Etat marocain dans de nombreux domaines. Par ailleurs, les mentalités encore misogynes, patriarcales et rétrogrades règnent en maîtres que ce soit dans la société en général mais plus grave encore dans le milieu juridique marocain (magistrats du parquet et juges).

LCI.fr : Que manque-t-il aujourd'hui au Maroc ?

Tahani Brahma : Ce qui nous manque c’est une culture d’égalité entre l’homme et la femme et de protection des femmes pour que l’on puisse enfin mettre en œuvre les quelques avancées apportées par la nouvelle constitution. A ce jour cette Autorité n’existe toujours pas et les lois organiques consacrant l’égalité entre l’homme et la femme non plus. Alors pour face à cela, on investit la rue. C’est le seul moyen de nous faire entendre. Il n’y a pas de recette miracle : les droits s’arrachent et ne s’octroient pas.

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter