Algérie : quel rapport entretient le peuple avec son armée ?

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INTERVIEW - L'Algérie se prépare à un nouveau vendredi de manifestations, le premier depuis l'annonce d'une présidentielle le 4 juillet prochain. Un scrutin que certains craignent de voir utiliser à des fins de légitimation du pouvoir intérimaire, implicitement soutenu par l'armée. Quel place occupe cette dernière dans la société algérienne ? LCI fait le point avec l'historien Pierre Vermeren.

La rue triomphera-t-elle à nouveau ? Sous la pression des mobilisations monstres qui ont lieu depuis plus de sept semaines en Algérie, Abdelaziz Bouteflika a démissionné. À sa place, l'un de ses proches a pris la tête de l'État. Abdelkader Bensalah, l'ancien patron du Sénat, a été nommé président de l'Algérie par intérim mardi 9 avril, pour un mandat de 45 jours, renouvelable une fois, avec pour mission d'organiser des élections. De quoi faire grincer les dents des manifestants, désormais désireux de voir tous les représentants de l'ancien système "dégager", quitte à poursuivre la contestation.


Ce vendredi, le premier depuis l'annonce d'une présidentielle le 4 juillet, les contestataires entendent à nouveau mobiliser massivement. Et pour cause, ils craignent que ce scrutin ne soit frauduleux et ne serve qu'à conforter le pouvoir intérimaire, qui a reçu le soutien implicite de l'armée, plus que jamais au centre du jeu politique.

Mais face à la multitude de scénarios possibles, quel avenir peut espérer le pays ? Pierre Vermeren, professeur en histoire du Maghreb contemporain à l’Université Paris Nanterre, nous répond.

Le peuple ne veut pas d'un homme providentielPierre Vermeren, historien de l'Algérie contemporaine

LCI : Des "scénarios catastrophes" sont-ils envisageables malgré les victoires obtenues par le peuple ?


Pierre Vermeren : La maturité, la sagesse et le pacifisme du mouvement ont permis de crédibiliser cette révolution en cours. Il n’y a eu aucune violence, c'est-à-dire de débordements, d'émeutes ou d'attentats. Ni de la part des manifestants ni de la part des autorités. Face à la vraie et sincère exaspération de la société, cette contestation démocratique est considérée comme légitime par plusieurs corps de la société, tels que les intellectuels, les journalistes, les avocats, etc., qui l’ont entendue et rendue crédible. C'est aussi le cas de l’armée, qui montre qu’elle a capté le message.


Tout le monde redoute néanmoins la violence, les provocations, qui pourraient entacher la crédibilité du mouvement. Et c’est sans doute celui-là, le seul scénario catastrophe aujourd’hui. Mais si les "les 3B" [Abdelkader Bensalah, Tayeb Belaiz et Noureddine Bedoui, ndlr] restent au pouvoir, le risque sera là. D'ailleurs, il y a aussi probablement des ennemis du processus en cours chez des islamistes, peu visibles jusqu'alors.

LCI : Avec les élections prévues, une classe politique totalement nouvelle peut-elle émerger ? 


Pierre Vermeren : Nous n’avons pas les moyens de le savoir. Puisqu’il n’y a pas de sondages en Algérie, on ne sait pas quels sont les partis ou familles politiques qui pourraient émerger en tête d'une campagne électorale "à la loyale". On ne sait pas non plus si les Algériens comptent se rendre aux urnes. 


Il faut savoir que le peuple ne veut pas s’en remettre à un homme providentiel. Il ne faut pas oublier que, jusqu’à présent, c’est Abdelaziz Bouteflika qui était présenté comme tel. Alors, maintenant, il y a une volonté de faire la transition avec un projet collectif, dans lequel on choisit librement quelqu’un. Et j’insiste sur "librement", car ça n’a encore jamais vraiment été fait dans le pays. Jusqu’à aujourd’hui, c’est l’armée qui présentait des hommes, pas le peuple qui choisissait dans l’offre politique.  

L'armée accompagne la contestation, tout en gardant le contrôlePierre Vermeren, historien de l'Algérie contemporaine

LCI : Le rôle de l’armée semble de plus en plus important dans la transition politique. Quel est le rapport qu’entretient la population avec les militaires ?


Pierre Vermeren : L’armée n’est pas remise en cause, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, elle est plus qu’une institution dans le pays. C’est une énorme machine, qui fait partie intégrante de la population, même si une haute classe dirigeante en est issue. Avec 600.000 soldats, elle est la plus grosse armée d’Afrique en termes d’effectifs. A ces effectifs, il faut rajouter les quelque 500.000 fonctionnaires qui travaillent pour le ministère de l’Intérieur. Donc, sur les 3 millions de fonctionnaires que compte le pays, un tiers est rattaché à la question sécuritaire. D'autre part, elle dispose d’une vraie légitimité historique. Ce n’est pas une armée putschiste, comme celle des Colonels en Grèce - même si 1962 et 1992 restent dans les mémoires. C’est elle qui a conduit et reçu l'héritage de la guerre d’indépendance, qui a créé l’Etat algérien et qui l'a ensuite défendu puis sauvé pendant la guerre civile. C’est pourquoi le patron de l’armée [Ahmed Gaïd Salah, qui a appelé à l'empêchement d'Abdelaziz Bouteflika, ndlr] est très, très présent, et ses déclarations attendues. La population sait que rien ne pourra se faire sans l’armée. 


En ce qui concerne son poids dans la transition, l’armée a toujours eu le pouvoir. Elle tient les rênes du pays par l’économie, puisqu’elle contrôle la sphère pétrolière - qu'elle protège - et de gros secteurs d'importation. Elle n’a donc pas vocation à prendre le pouvoir, sinon elle l’aurait déjà fait. On voit d’ailleurs mal pourquoi elle voudrait hériter de la responsabilité de cette contestation, sans parler du défi de la reconstruction de l'économie productive algérienne en période de vaches maigres pétrolières. Pour le moment, l'armée accompagne la contestation, tout en gardant le contrôle. 

LCI : Malgré le départ de l'ancien président, les Algériens se sont encore une fois massivement mobilisés vendredi dernier. Que réclament-ils à présent ?


Pierre Vermeren : La contestation se dirige vers tout ce qui est de près ou de loin lié à Abdelaziz Bouteflika et aux réseaux de corruption : tous les obligés, la clientèle, les proches de l'ancien président, qu’il avait nommés à la tête des institutions. Cette époque et ses représentants sont poussés vers la sortie.


Là où ça devient compliqué, c’est que les réseaux de corruption passent à travers toute la classe dirigeante. Voilà pourquoi il va y avoir un ciblage du côté du pouvoir, comme c’est le cas actuellement avec les "3B", ou, le mois dernier, avec le patronat. L’armée, qui n’est pas étrangère aux affaires, se rend compte que la ligne de crête de cette nouvelle contestation est complexe. Donc je pense qu'on va avoir des symboles offerts à la population, des capitaux récupérés, des procès, des emprisonnements. Il y aura des cadeaux offerts à la rue mais on ne repartira pas à zéro. Une sorte de "mani pulite" [l'opération "Mains propres", une série d’enquêtes dans l’Italie des années 90 qui a permis - sans endiguer la corruption - d’évincer de nombreuses personnalités liées à la Mafia] façon algérienne.

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