Après le meurtre conjugal d'une avocate au Brésil, les violences faites aux femmes vont-elles s'inviter dans le débat présidentiel ?

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BRÉSIL - La question des violences faites aux femmes au Brésil surgit, quelques jours après le meurtre de Tatiane Spitzer par son mari, un meurtre qui émeut le pays. Sur les réseaux sociaux, un mouvement incite les gens à intervenir lorsqu'ils sont témoins de ces violences. Mais à la veille de la présidentielle, il y a peu de chances pour que les politiques s'emparent de la question.

Vague de soutien sur les réseaux sociaux, lâcher de ballons, rassemblements...  Tatiane Spitzer, morte défenestrée le 22 juillet dernier après avoir subi un calvaire sous les coups de son mari, est devenue le nouveau visage de la lutte contre les violences conjugales au Brésil, une problématique ancrée dans le pays depuis des années.


Le Brésil, en crise politique, économique et sécuritaire, doit élire un nouveau chef d'Etat en octobre prochain. LCI a voulu savoir si le mouvement d'indignation contre les violences faites aux femmes sur les réseaux sociaux pouvait peser dans le débat présidentiel. Une hypothèse que la chercheuse en sciences politiques Marie-Hélène Sa Vilas Boas regarde avec pessimisme.

Les favoris à la présidentielle sont des hommes, peu sensibles aux conditions des femmes Marie-Hélène Sa Vilas Boas

"La question des violences faites aux femmes est paradoxale au Brésil", explique à LCI la maîtresse de conférence en sciences politiques  Marie-Hélène Sa Vilas Boas. Si le hashtag "metstacuillère", qui incite les gens à agir lorsqu'ils sont témoins de violences conjugales est devenu viral, "dans les médias locaux, je vois très peu d'articles ou de débats sur le sujet", ajoute-t-elle. En clair, seule une partie de la population est éveillée sur la question.


Pour la chercheuse, difficile de prévoir si les candidats à la présidentielle s'empareront du débat. "Les favoris sont des hommes, peu sensibles aux conditions des femmes", lance-t-elle. "La configuration de la présidentielle d’octobre est tellement particulière qu’à l’exception de Marina Silva (écologiste conservatrice) ou Ciro Gomes (centre-gauche), les autres sont très peu sensibles à la question".

Des outils existent déjà pour combattre la violence conjugale Marie-Hélène Sa Vilas Boas

Depuis 2006, la loi Maria Da Penha, reconnaît une définition large des violences à l'encontre des femmes. Face au phénomène constant des violences conjugales -le pays occupe la cinquième place du classement mondial des violences faites aux femmes- la législation de 2015 renforce la loi de 2006 et reconnaît le féminicide comme une circonstance aggravante. "Mais l'usage de cette loi est à questionner", poursuit-elle. "Finalement, elle apparaît comme un instrument très limité". En effet, les instruments juridiques de défense des femmes dans la société brésilienne "n'existent que dans les grandes villes", confiait Maria Da Penha, porteuse de la loi de 2006, lors d'un entretient à l'ONU en mars dernier. Autre facteur : "l'ignorance des politiques", selon une ONG.


La vague d'indignation qui a suivi la mort de Tatiane Spitzer pourrait se transformer en action politique. "Il peut y avoir un phénomène comparable à Ni Una Ni Menos qu'on a vu naître en Argentine", avance la maîtresse de conférence, en référence à la mobilisation inédite des femmes argentines contre les féminicides. Mais difficile de  se projeter. "Il faut savoir que le rapport à la violence est particulier au Brésil, on le retrouve quotidiennement dans l'espace urbain comme en politique".

La question des violences faites aux femmes pourrait être débattue dans un contexte de sécurité publique Marie-Hélène Sa Vilas Boas

Le Brésil est en effet l'un des 10 pays les plus violents du monde, selon le rapport datant du 9 août du Forum brésilien de la sécurité publique, avec 31 homicides pour 100.000 habitants en moyenne par an. "La sécurité publique est la question centrale du débat présidentiel", pose ainsi la chercheuse, et pourrait permettre de lui associer la question de "la violence que subissent les femmes".


Une violence "consensuelle car elle renvoie aux violences en général", ajoute-t-elle, faisant le distinguo avec d'autres sujets dénoncés par les militantes féministes, par exemple l'interdiction de l'avortement. Actuellement débattue devant les hautes juridictions brésiliennes, l'interruption volontaire de grossesse fait ainsi l'objet d'une très franche hostilité de la part de... Marina Silva, la principale candidate féminine de la présidentielle.

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