Brexit : "L'impréparation a été totale du côté britannique"

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Brexit : goodbye United Kingdom

INTERVIEW - Theresa May affronte ce mercredi une motion de censure, au lendemain du rejet massif de son accord de Brexit par les députés britanniques. Le Royaume-Uni est de facto plongé dans le flou quant à son avenir. Une situation inédite que décrypte pour LCI Emmanuelle Saulnier-Cassia, professeure de droit public à l'Université Versailles-Saint-Quentin, et auteur d'un ouvrage à paraître sur le Brexit.

"Une humiliation complète" selon le Telegraph, une "défaite historique" pour le Guardian… La presse outre Manche est sévère ce mercredi, au lendemain du camouflet infligé à Theresa May. Et pour cause : son projet d'accord sur le Brexit a été écarté par 432 voix contre 202. Du jamais vu dans l'histoire parlementaire britannique. Pire, 118 députés conservateurs, le parti de la Première ministre, ont voté contre le texte… Comment débloquer la situation à quelques semaines de la date du Brexit, prévu le 29 mars ? Eléments d'explication sur cette crise qui dure avec Emmanuelle Saulnier-Cassia, professeur de droit public à l'Université Versailles-Saint-Quentin, auteur d'un ouvrage à paraître sur le Brexit.

La lourde défaite encaissée par Theresa May illustre-t-elle un divorce plus fort qu'attendu au sein des députés, et plus largement dans la population britannique ?

Pas particulièrement. Le résultat est peut-être un peu plus élevé dans les "non" que prévu, mais cela illustre les divisions qui existent depuis le commencement sur ce dossier et qui rendent la lecture difficile. Dans les opposants, il y en a autant contre un Brexit tout court que pour un Brexit trop doux, qui ne marquerait pas une rupture suffisante.

Les Britanniques n'auraient-ils pas pris la mesure de l'ampleur de la tâche qui les attendait en votant en juin 2016 ?

C'est certain. L'impréparation a été totale, on a le sentiment que les Britanniques s'y sont mis il y a quelques mois à peine. On l'a vu à tous les stades : quand David Cameron avait essayé de défendre l'idée que le référendum devait se prononcer en faveur du maintien dans l'UE, puis lors des auditions devant les différentes commissions parlementaires. Puis il y a eu une impréparation dès les premiers mois du gouvernement de Theresa May, notamment avec ses ministres en charge du Brexit. On a l'impression que les négociations n'ont pas été prises vraiment au sérieux, alors que du côté de l'UE c'était le cas. Une "task force" a été mise en place par cette dernière, qui a travaillé ardemment pour aboutir à un projet d'accord. Au fond, on a eu l'impression durant la deuxième année de la crise que, du côté britannique, on attendait que cela "passe". 

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"C'est maintenant une question de politique interne"

Une motion de censure est attendue, synonyme d'une nouvelle crise politique sur la scène britannique. Un report de la date du 29 mars vous semble-t-il inéluctable ?

Sur le plan interne, ce n'est pas vraiment une surprise. Il n'y a pas eu beaucoup de tentatives pour faire tomber le gouvernement de Theresa May. Il y en a eu une de la part des conservateurs, qui a lamentablement échoué avant Noël. L'opposant travailliste Jeremy Corbyn, qui a déposé la motion ce mardi, était en réalité attendu depuis des mois comme devant monter au créneau. Mais il ne l'avait pas fait car il n'y a aucun "kamikaze", au sein du Labour ou même au sein du parti de Mme May, pour prendre la place de cette dernière. Tout le monde sait que c'est un poste impossible.

Concernant le report de la date, c'est difficile de croire que Theresa May ne va pas être acculée à cette demande. Elle répète depuis des jours que non, il n'y aura pas de recul. Mais je ne sais pas comment ils peuvent espérer faire autrement dans la mesure où il y a une renégociation qui est souhaitée avec l'UE, qui d'ailleurs ne le souhaite pas. Et puis, il y a un texte qui doit être présenté la semaine prochaine au Parlement britannique par la Première ministre, donc il faut bien qu'elle avance sur quelque chose. Or pour cela il faut du temps... Je pense que les négociateurs européens vont lui imposer un chantage, ou au moins lui indiquer qu'on ne peut réfléchir sans un nouveau délai.

D'ailleurs, toutes les options qui pourraient être envisagées, y compris celle d'un second référendum, nécessitent un temps incompressible. Je vois mal comment elle peut faire, à part diriger vers son pays vers le "No deal".

L'hypothèse de ce "No Deal" n'a jamais été aussi proche ?

Pendant longtemps, je n'y ai pas cru. Mais j'avoue qu’au regard des déclarations de ces dernières heures, on s'y dirige très certainement. Est-ce un jeu qui est destiné à tenter de négocier autre chose avec l'UE ? En tout cas nous n'avons jamais été aussi proches de cette hypothèse.

Que pensez-vous de l'attitude des partenaires européens, qui semble renvoyer les Britanniques à leur responsabilité ? 

Ils peuvent difficilement dire autre chose au Royaume-Uni : ils ont négocié un accord, il a été accepté par le gouvernement britannique, c'est donc maintenant une question de politique interne. Que diraient les peuples européens si n'importe quel chef d'Etat de l'UE ou le président du parlement européen disait : "Il faut un second référendum ?" Cela serait inacceptable, inaudible. Les partenaires de l'UE ne peuvent pas tenir un autre discours que celui qui consiste à dire : "réglez votre question entre vous", car c'est effectivement le problème. Il y a des positions inconciliables au sein du Royaume Uni, du gouvernement, du Parlement, mais aussi du peuple et des partis. Cela ne peut être résolu que par les intéressés eux-mêmes. 

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