Ce qu'il faut savoir pour comprendre l'arrestation de Julian Assange à l'ambassade d'Equateur à Londres

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ARRESTATION - Le fondateur de Wikileaks, connu pour avoir divulgué à de nombreuses reprises des informations classées, a été interpellé jeudi 11 avril par la police britannique et présenté à un juge. Il était abrité par l'ambassade d'Equateur à Londres depuis 2012. Voici les clés pour comprendre les raisons de cette arrestation.

Cela faisait 2487 jours que Julian Assange, activiste et fondateur de Wikileaks, avait trouvé refuge dans l'ambassade d'Equateur, à Londres. Jeudi 11 avril, il a été arrêté par la police londonienne en accord avec le nouveau gouvernement équatorien. Il risque plusieurs peines de prison pour diverses affaires allant du "piratage informatique" à la "violation de protocole de cohabitation". Voici ce qu'il faut savoir pour tout comprendre à ce dossier.

Les faits

Jeudi 11 avril, Julian Assange a été arrêté à l'ambassade d'Equateur à Londres par la police. Apparu vieilli et affaibli, cheveux blancs et barbe hirsute, l'un des fondateurs de Wikileaks a été emmené hors des murs de l'ambassade équatorienne vers 11h30 par six policiers habillés en civil jusqu'à un fourgon de police, comme le montre une vidéo capturée par l'agence russe, Ruptly TV. 


Il a été placé en garde à vue dans un commissariat londonien et a comparu devant un tribunal de Westminster. Scotland Yard a immédiatement communiqué au sujet de cette arrestation. En tout début d'après-midi, il est entré dans une salle d'audience du tribunal à Londres, en esquissant un salut, pouce levé, en direction de la presse, avant de commencer à se plonger dans un livre sur la "Sécurité d'Etat nationale", a constaté un journaliste de l'AFP. La juge Emma Arbuthnot a estimé que Julian Assange était "un narcissique incapable de voir au-delà de son propre intérêt" et l'a déclaré coupable. La sentence sera rendue à une date ultérieure.

En vidéo

Julian Assange arrêté à l'ambassade d'Equateur à Londres

La police avait-elle le droit de l'arrêter dans l'ambassade ?

Selon Wikileaks, l'arrestation d'Assage a eu lieu à l'invitation de l'ambassadeur équatorien, dans les murs de l'ambassade. La Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques précise qu'une intervention des forces de l'ordre du pays hôte est possible "avec le consentement du chef de la mission", en l'occurrence l'ambassadeur équatorien à Londres. Ce qui a été le cas dans l'affaire Assange. 

Que lui reproche-t-on ?

Selon Scotland Yard, l'arrestation d'Assange fait suite à la fois à un mandat délivré en juin 2012 par un tribunal londonien pour non présentation au tribunal et à une demande d'extradition américaine. La demande d'extradition formulée par les Etats-Unis concerne une affaire d'association de malfaiteurs en vue de commettre un "piratage informatique", a révélé le département américain de la Justice. 


Selon l'acte d'inculpation, qui était jusqu'ici sous scellés, l'Australien est accusé d'avoir accepté d'aider l'ex-analyste du renseignement américain Chelsea Manning à obtenir un mot de passe pour accéder à des milliers de documents classés secret-défense. Quand il a accepté de l'aider, "Manning avait déjà fourni à Wikileaks des centaines de milliers de documents confidentiels" relatifs aux actions de l'armée américaine en Afghanistan et en Irak "dans le but de les rendre publics sur le site" de l'organisation, selon ce document. Mais ce n'est pas tout. 

L'Equateur indique par la voix de son président, Lenin Moreno, avoir "décidé de manière souveraine de retirer l’asile diplomatique à Julian Assange pour avoir violé à plusieurs reprises les conventions internationales et le protocole de cohabitation". "La patience de l’Equateur a atteint ses limites", a-t-il ajouté, en justifiant ce retrait par les "violations répétées" de Julian Assange.

"Il n'a respecté aucune de ses obligations et cela a obligé l'Equateur à mettre en vigueur en octobre dernier un protocole spécial sur la cohabitation dans une ambassade (…), il a continué à enfreindre ce protocole", a déclaré à l'AFP l'ambassadeur d'Equateur à Londres Jaime Marchan. 


Depuis octobre dernier, Quito appliquait au fondateur australien de WikiLeaks un protocole qui régulait notamment ses visites et ses communications à l'intérieur de l'ambassade et prévoyait aussi que son non-respect impliquerait un retrait du droit d'asile. 

Pourquoi Julian Assange était-il réfugié dans l'ambassade d'Equateur ?

Quand il se réfugie en Equateur, le fondateur de WikiLeaks ne cherche pas à échapper à la justice américaine mais à son homologue suédoise. Il fait en effet l'objet, depuis 2010, d'accusations de viol et d'agression sexuelle par deux ressortissantes suédoises, dont l'une l'accuse de lui avoir imposé un rapport sexuel non protégé en août 2010. Assange, qui a rejeté les accusations, faisant valoir une théorie du complot, avait ensuite demandé l'asile à l'ambassade équatorienne de Londres, craignant d'être extradé par les Britanniques vers les Etats-Unis.


L'enquête pour viol a été classée sans suite en 2017, trois ans avant la fin du délai de prescription, et celle pour agression sexuelle, en 2015. Mais l'histoire ne semble pas s'arrêter là, car son accusatrice compte bien demander la réouverture de l'enquête, selon son avocate. "Nous allons tout faire pour que les procureurs rouvrent l'enquête suédoise et qu'Assange soit remis à la Suède et traduit en justice pour viol", a dit son avocate Me Elisabeth Massi Fritz à l'AFP. Le parquet suédois s'est contenté d'indiquer qu'il "regardait cela".

Que risque-t-il ?

Julian Assange a comparu devant un tribunal londonien qui l'a reconnu coupable d'avoir violé les conditions de sa liberté provisoire, délit passible d'un an de prison. La sentence sera connue ultérieurement. 


Le 2 mai prochain, la justice britannique va devoir décider de son extradition aux Etats-Unis, où il est inculpé d'association de malfaiteurs en vue de commettre un "piratage informatique", a révélé le ministère américain de la Justice. Cette peine est passible d'une peine maximum de cinq ans de prison, précise le ministère dans un communiqué. Son avocat Jennifer Robinson a indiqué à l'issue de sa comparution qu'il allait "contester et combattre" la demande d'extradition américaine. Pour sa défense, Lenin  Moreno a dit avoir demandé à Londres la garantie que Julian Assange ne serait pas extradé vers un pays où il risque la peine de mort, ce que le gouvernement britannique lui a "confirmé par écrit".


Pour les enquêtes dont il fait l'objet en Suède, Julian Assange risque, là encore, une peine de prison si l'affaire été rouverte. Si l'enquête pour agression sexuelle a été frappée du sceau de la prescription en 2015, celle pour viol, si elle devait être rouverte, le ferait encourir six ans de prison.


Dans un autre registre, la nationalité équatorienne a été retirée à Julian Assange, a annoncé à Quito le ministre des Affaires étrangères, José Valencia. "Les effets de la concession (en 2017, ndlr) de la nationalité équatorienne à M. Assange ont été suspendus hier (mercredi) sur résolution du ministère des Affaires étrangères, en raison de plusieurs irrégularités découvertes dans sa procédure", a-t-il déclaré au cours d'une conférence de presse. 

Les réactions

Depuis l'annonce de la nouvelle, les commentaires, mitigés, arrivent en cascade. Wikileaks estime que l'Equateur a mis fin de façon illégale à l'asile politique d'Assange, en violation du droit international. La rapporteure de l'ONU sur les exécutions extra-judiciaires, Agnès Callamard, estime que "l'Equateur fait courir à Julian Assange un risque réel de graves violations de ses droits fondamentaux". La Russie a estimé que "la main de la 'démocratie' étrangle la liberté" et espère que les droits d'Assange seront respectés. L'ancien dirigeant indépendantiste catalan Carles Puigdemont, qui avait reçu en 2017 le soutien de Julian Assange lors du processus de séparation de l'Etat espagnol et qui vit en exil en Belgique, se dit "profondément choqué", estimant que "les droits humains, et en particulier la liberté d'expression, sont une fois de plus attaqués en Europe".


Pamela Anderson, soutien indéfectible d'Assange s'est dite "sous le choc". Elle a jugé sur Twitter qu'il "a très mauvaise mine" et se demande comment l'Equateur et la Grande-Bretagne ont pu agir ainsi, accusant Londres d'être "la putain de l'Amérique" et d'avoir "besoin d'une diversion pour (son) stupide Brexit". Pour le prédécesseur de Lenin Moreno, Rafael Correa, en exil en Belgique depuis 2017, Moreno est le "plus grand traître de l'histoire latino-américaine" et l'arrestation "met la vie d'Assange en danger et humilie l'Equateur. Jour de deuil mondial".


La Grande-Bretagne a considéré par la voix de Theresa May que cette arrestation était le signe que "personne n'est au dessus des lois". Le chef de la diplomatie britannique Jeremy Hunt a, de son côté, estimé que "Julian Assange n'est pas un héros". "Il a fui la vérité pendant des années et il est juste que son avenir soit décidé par le système judiciaire britannique". Un peu entre deux feux en raison de ses liens avec le Royaume-Uni, l'Australie s'est dite "convaincue" qu'Assange, de nationalité australienne, serait traité de manière équitable au Royaume-Uni et va demander un accès consulaire au détenu.

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