Berlin, 1989-2019 : chefs-d'œuvre en péril

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Berlin, histoire(s) d’un Mur

STREET ART - Au cœur de Berlin, l’East Side Gallery et ses vestiges du Mur témoignent d’un passé douloureux et encore récent. Reste que le monument est à la peine face à la pression de l’évolution urbaine. Une sorte d’abandon que déplore l’artiste français Thierry Noir, le premier à peindre sur la face Est de l'édifice nouvellement tombé.

"J’ai passé plus de vingt ans à montrer l’East Side Gallery aux jeunes, aux étudiants des classes françaises ou allemandes. Aujourd’hui je ne veux plus, je me sens ridicule. Il n’y a plus rien à voir." La déception est palpable dans la voix de Thierry Noir lorsqu’il décrit ce qu’est devenu ce bout du mur de Berlin qui a marqué sa vie. Un bout du Mur d’un peu plus d’un kilomètre, situé côté Est, comme l'indique son nom, et sur lequel l’artiste-peintre français a réalisé les premières fresques, en 1989.

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Après la chute, pendant que le reste de l’édifice est démantelé, cette parcelle est épargnée pour accueillir des œuvres de street art, réalisées par des artistes du monde entier. Trente ans plus tard, malgré son statut de monument historique, l’espace de l’East Side Gallery est rongé par l’évolution urbaine de la capitale allemande.

Vue sur la Spree, Mur en option

"En 1989, dès qu’on a pu se frayer un passage à travers le Mur, on s’est engouffré pour aller peindre l’autre versant. On était 108 artistes à s’activer pour le recouvrir sur sa façade encore nue. On m’a laissé la plus grande parcelle, j’ai peint sur 50 mètres", se souvient Thierry Noir. "Sûrement parce que je suis le premier à avoir peint le Mur côté Ouest. Je crois que j’avais une certaine renommée" , s'amuse-t-il trente ans plus tard. L’artiste la joue modeste : dans les années qui ont précédé la chute du Mur, il défrayait la chronique berlinoise.

En 1984, avec un camarade, il est effectivement le premier à colorer le "mur de la honte" côté Ouest. Cela ne plaisait pas à tout le monde. "Et c’est toujours le cas", nous assure-t-il. "Aujourd'hui, alors que l’East Side Gallery est juste un symbole de liberté retrouvée, les Berlinois ne veulent toujours pas voir ce mur en face. Ils s’y intéressent une fois par an, au mieux. Alors les tours de sept étages ont poussé autour comme des champignons et le Mur paraît minuscule. Comme s’il était en trop."

Après la réunification, les terrains au bord de la Spree, où se dressait la barrière, sont distribués ou vendus à des particuliers. Le kilomètre de l’East Side Gallery se trouve alors morcelé entre plusieurs propriétaires. Si la Ville a pu en racheter des parcelles, la flambée des prix de l’immobilier a rapidement rendu impossible l’acquisition de l'ensemble. Le quartier s’est métamorphosé, la vie le long du fleuve à la cote et les promoteurs s’arrachent les derniers mètres carrés disponibles pour construire hôtels, résidences de luxe et centres commerciaux. Sauf que la plupart d’entre eux ne réalisent pas que l’entretien du mur de l’East Side Gallery sera désormais à leur charge.

"C’est tout un paradoxe. La galerie a été classée monument historique en 1990, donc les promoteurs ne peuvent pas y toucher. Mais la loi place le Mur sous leur responsabilité puisqu’il devient leur propriété, et la Ville ne peut plus y accéder même pour le remettre en état", déplore Thierry Noir. En 2013, les nouveaux venus ont fait déplacer des pans entiers de ces vestiges du passé en s’appuyant une loi d’accessibilité à la voirie. Malgré une manifestation d’ampleur menée par l’association "Sauver l’East Side Gallery", dont l’artiste français fait évidemment partie, les chantiers ont été menés à leur terme. Et les parties détachées du monument ont été sommairement alignées parallèlement au tracé initial, quelques mètres plus loin. Coup dur pour Thierry Noir : "On a rien pu faire, maintenant on ne comprend ni ne reconnaît plus rien."

Graffitis d’artistes contre graffitis de touristes

D’autant que les chantiers de construction ne sont pas la seule menace pour l’East Side Gallery. La principale raison de sa dégradation ? Les touristes. Quelque 3,5 millions de personnes se pressent chaque année pour venir admirer la plus grande parcelle du Mur encore debout. Le plus souvent, ils en profitent pour y apposer leur signature. Recouvertes de graffiti sauvages, les fresques originales avaient quasiment disparu en 2009.

"Pour les vingt ans de la chute du Mur, un million d’euros avait été alloué à la rénovation des œuvres", explique Thierry Noir. "Nous avons été payés pour les refaire à l’identique. Mais certains artistes étaient depuis introuvables, ou n’ont pas accepté cette offre. On s’est retrouvé avec des murs blancs qui ont juste encouragé un peu plus les passants à 'participer', malheureusement."

Après cette opération, quatre couches d’un vernis spécial ont été apposées sur les fresques afin de les protéger. Un vernis qui permet, une fois par an, de nettoyer les graffitis des touristes sans - (trop) abîmer les œuvres. "Sauf que certaines couleurs et certaines peintures sont plus fragiles que les marker indélébiles des touristes", précise le peintre, moyennement convaincu par cette solution à court terme.

En 2018, la Fondation du mur de Berlin, qui gère déjà les autres mémoriaux de la ville, s’est finalement vu confier la garde des lieux. "Nous sommes heureux que notre fondation soit jugée digne de confiance pour préserver et prendre soin de ce monument", expliquait alors Hannah Berger, la porte-parole de l'organisation. Depuis l’année dernière, la fondation communique sur un grand projet de médiation culturelle autour de l’East Side Gallery, en insistant sur l’importance "d’expliquer cet endroit". "C’est devenu un enfer administratif", contrebalance Thierry Noir. "Cela fait des mois que j’essaye d’obtenir une permission officielle pour retoucher un pan de mur. Mais les touristes ne demandent la permission à personne pour écrire ce qu’ils veulent ! C’est le monde à l’envers."

L’Unesco, une solution envisageable ?

Mais qui appeler à l'aide, vers qui se tourner ? Axel Klausmeier, le directeur de la Fondation du mur de Berlin, a son idée : il aimerait pouvoir bénéficier d’une aide internationale. Depuis maintenant quinze ans, ce professeur d’Histoire milite pour que l’intégralité du Mur soit inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. "Il a une signification universelle et mérite donc de faire partie de cette liste", argue-t-il. Soulignant qu’il n’est pas question de le glorifier, il rappelle que plusieurs lieux symboles des heures sombres de l’Histoire figurent déjà au patrimoine mondial, comme Auschwitz notamment.

Peter Reuss, le directeur de la délégation permanente de l’Allemagne auprès de l'Unesco, admet volontiers qu’il s’agit d’"une idée formidable". Formidable, mais pas aussi simple. De fait, à partir du moment où la candidature d’un monument est officiellement étudiée, le processus dure en moyenne cinq ans avant que son admission sur la liste de l’Unesco ne soit effective. Et pour ce qui est de l’East Side Gallery, comme du mur de Berlin, aucune candidature n’a jamais été déposée par l’Allemagne. L’Etat est pourtant le seul à pouvoir les inscrire sur la "liste des tentatives".

Pour Joseph King, directeur de l’unité des sites à l’Icomos, l’institut chargé d'étudier les demandes de cette liste et d’en référer auprès de l’Unesco, pas de grands regrets à avoir pour autant. "Bien sûr, si le mur de Berlin était sur la liste du patrimoine mondial, cela lui procurerait une protection supplémentaire. Mais dans tous les cas, les États sont responsables de la préservation de leurs sites classés par l’Unesco. Le Mur étant déjà un monument historique en Allemagne, il n’est pas évident que le pays fasse vraiment plus d’efforts que maintenant pour conserver l’East Side Gallery si elle était classée au niveau international."

Cette année, pour les trente ans de la chute du Mur, la ville de Berlin a mobilisé dix millions d’euros pour faire vivre l’Histoire à travers plusieurs événements commémoratifs. Mais du côté de l’East Side Gallery, il n’a pas été question de restaurer les fresques originales, comme pour les vingt ans du 9 novembre 1989. Thierry Noir n’assistera donc pas aux festivités. "Je me rends à Londres pour inaugurer un pan du Mur portant une de mes œuvres, qui sera installé dans les jardins de l’Imperial War Museum. C’est triste, mais, finalement, l’East Side Gallery est plus respectée en tant que monument de mémoire à l’étranger que chez elle."

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