Berlin, 1989-2019 : "Il fallait qu'on soit là"

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Berlin, histoire(s) d’un Mur

ROAD TRIP - Étudiant à Nanterre, âgé de 22 ans à l’époque, Laurent s’est rendu à Berlin quelques jours avant la chute du Mur. Un événement qu’il a vécu sur place, parmi des Allemands de l’Ouest et de l’Est en liesse. Trente ans plus tard, il nous raconte cette fin d’année 1989, marquante pour lui comme pour l’Histoire.

Vivre l’Histoire de l’intérieur, y appartenir. Cette sensation, toute personne présente à Berlin le 9 novembre 1989 la partage. Capital pour la ville comme pour l’ensemble de l’Allemagne, la chute du mur "de la honte", qui a changé la face du monde, restera inoubliable à tout jamais pour ces milliers d’anonymes venus y assister. Parmi eux, trois jeunes Français arrivés de l’Hexagone quelques jours plus tôt savent qu’ils viennent d’être les témoins de ce qui reste encore aujourd’hui l’une des expériences les plus bouleversantes de leur existence.

L'appel de l'Histoire

Aujourd’hui âgé de 52 ans, Laurent en avait 22 à l’époque. Étudiant à l’université de Nanterre, il se passionne pour les soubresauts qui vont bientôt signer l’arrêt de mort de la RDA communiste. "C’est comme si on m’avait servi sur un plateau la chose la plus incroyable qui soit, au moment où je m’intéressais particulièrement à toutes ces questions", se remémore celui qui venait de spécialiser ses études d’Histoire contemporaine et de relations internationales sur les pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale. "On sentait la bascule du bloc soviétique approcher et je me suis dit : 'Je ne peux pas rester à Paris comme ça à attendre, il faut absolument que j’aille sur place.' Il fallait y aller, il fallait qu'on soit là."

L’idée fait son chemin et se précise. "On s’est mis à en discuter énormément à la fac. C’était forcément LE sujet d’actualité brûlant, surtout à Nanterre, il faut le dire, plutôt classée à gauche, avec un fort esprit de liberté. Des étudiants répétaient qu’ils allaient y aller pendant le week-end comme on passe un petit week-end de touristes", poursuit Laurent. Sauf que tout le monde en parlait, mais personne n’agissait." Poussé par le désir de participer à ce qui s’annonce déjà comme l’un des moments les plus importants de cette fin de XXe siècle, le jeune homme est de plus en plus déterminé, et cherche à convaincre plusieurs de ses proches de le suivre.

L'aventure

"On était en pleine année, ce n’était pas encore les vacances. J’en ai parlé à deux de mes amis, Catherine - qui deviendra plus tard mon épouse - et Grégory, leur disant que je partais le lendemain avec ma vieille Ford Fiesta blanche, ma toute première voiture", se souvient-il. "Je leur ai dit : 'On prend trois fringues, deux sacs, on s’en va et on verra bien ce qu’il se passe. Mais il faut qu'on y soit'. Ils m’ont dit 'OK', on s’est retrouvé le soir même et on est parti. Il fallait traverser presque toute l’Allemagne. Ce n’était pas la porte à côté mais il y avait une super ambiance, on écoutait de la musique en s’imaginant ce qu’on allait trouver là-bas. On mangeait des sandwichs, sans trop savoir où on allait dormir. C’était l’aventure."

Dans l’inconnu, comme quiconque en ce début du mois de novembre 1989, le trio ne sait pas alors que la barrière qui a physiquement marqué la séparation entre RFA et RDA durant près de trente ans tombera quelques jours plus tard. A cet instant, leur priorité est tout autre : organiser leur arrivée à Berlin. "Grégory et Catherine parlaient très bien l’allemand, moi pas un mot. Ils avaient tous les deux fait des séjours linguistiques dans le pays et supposaient qu’on pourrait sûrement trouver un moyen pour être hébergé chez l’habitant. De toute façon, il fallait bien se débrouiller."

"Un autre monde"

Les trois amis progressent sur les routes de RFA, puis celles de RDA, bien plus désertes, jusqu'à Berlin. La fin de l'automne allemand signale déjà la venue de l'hiver. "On a roulé onze ou douze heures d’affilée, de nuit, et on est enfin arrivé, à l’aube." En quête d'un logement temporaire, ils rencontrent rapidement "une vieille dame très sympa" chez qui ils posent leurs affaires et reprennent des forces. Un requinquage de courte durée.

"Évidemment, on a tout de suite voulu se diriger vers le Mur", reprend Laurent. "C’était incroyable. On avait l’impression d’être dans un autre monde. La foule allait et venait. Il n’y avait pas toujours énormément de monde, c’était surtout le soir et le week-end, mais il y avait des gens en permanence. Beaucoup de familles, des parents et leurs enfants. C’était principalement des Allemands. A ce moment, il y avait peu d’étrangers, et encore moins de Français. Même si on pouvait sentir l'imminence du changement, je pense que les gens ne savaient pas encore très bien ce qui allait se passer puisque le Mur n’était pas encore tombé."

L’édifice toujours débout, les passages de Berlin-Ouest à Berlin-Est restaient compliqués. Mais pas de quoi démotiver les trois Français, curieux de se rendre dans la partie communiste de la ville, qui suscite chez eux craintes et fantasmes. "On sentait que la situation était proche de basculer et on s’est dit : ‘Voir le Mur tomber, que ce soit d’un côté ou de l’autre, peu importe’. On avait nos passeports français. Et on s’est rendu en voiture au mythique checkpoint Charlie. De nouveau, c’était incroyable, comme une impression d’être dans un film d’espionnage, un James Bond pur jus."

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"Il y avait deux guérites, l’une contrôlée par les Occidentaux, avec les drapeaux américain, britannique et français, des militaires de chaque pays. Puis il fallait traverser un no man’s land pour arriver à la seconde et sa barrière rouge et blanche", détaille Laurent. "On était très impressionné par les soldats soviétiques, leurs grandes casquettes vertes, leurs longs manteaux serrés par de grosses ceintures en cuir, et bien sûr la faucille et le marteau. Ils n’avaient vraiment pas l’air d’être là pour rigoler. Ils étaient très émaciés, avec un regard d’acier, dur." Dans leur vieille Ford, l’une des rares immatriculée en France alors en circulation à Berlin, les trois amis ne font pas les fiers.

La baffe

Leurs papiers vérifiés, Laurent, Catherine et Grégory sont finalement autorisés à passer à l'Est. "Nous sommes entrés dans un univers que l’on n'imaginait pas. Ça m’a marqué à vie. Une baffe." Aucun d’entre eux ne réalise vraiment. "On était bouche bée, sans parler, totalement scotchés." Un silence de plomb règne. "Il n’y avait pas un bruit, très peu d’éclairage public, avec une faible tension et une couleur jaunâtre. La nuit commençait à tomber. Le froid s’était installé. C’était comme si on avait remonté le temps. On passait le long d’immeubles de type haussmannien du XIXe siècle, vraiment beaux mais complètement noirs et abîmés, puis de bâtiments à la mode URSS, édifiés après la Seconde guerre mondiale. D’ailleurs, on pouvait aussi voir - ça m’a bluffé - les traces des bombes et des impacts de balles. Rien ne semblait avoir bougé depuis 1945, ce qui renforçait la sensation d’un voyage dans le passé, dans un monde parallèle."

"On roulait sans trop savoir où aller, avec un sentiment de bonheur mêlé à un peu de frayeur. Les rues, toutes pavées, paraissaient dépeuplées. On n’y voyait que des Trabant, toutes très colorées par rapport à l’atmosphère extrêmement sombre." De fait, souligne Laurent, le contraste est saisissant. "A Berlin-Ouest, tout ressemblait aux autres capitales européennes. La ville était hyper bien éclairée, il y avait de la pub dans tous les sens, des rues pleines de monde, de voitures, de gens qui allaient travailler... Quelque chose de 'normal', ou en tout cas de complètement occidental. On était passé d’un monde de couleur et vivant à un monde terne, noir et presque totalement mort."

Après une virée au restaurant, un établissement aussi chic que vide de clients où ils dégusteront du caviar - en provenance de la Russie voisine, le produit était largement accessible - avant de manquer de se faire signaler à la Stasi pour une affaire de mauvais Deutsche Mark, les trois amis décident de partir à la découverte des environs. Leur laissez-passer leur permet en principe de rester 48 heures en RDA. Laurent, qui s’intéresse de près à la situation en Tchécoslovaquie, pense alors à prendre la route de Prague, située à un peu plus de 300 kilomètres de Berlin. D’une capitale à l’autre, d’une effervescence à une autre, le trio espère pouvoir participer aux événements en cours dans la ville tchèque. Événements annonciateurs de ce qui sera qualifié plus tard de "Révolution de velours". Mais tout ne s’est pas passé comme prévu.

"Une sorte d'excitation générale"

"On était archi-seuls sur l’autoroute, il se mettait à neiger et on commençait à épuiser notre carburant. On est passé devant une station-service, mais elle était totalement vide et fermée, comme abandonnée. Il nous restait seulement un demi-plein, la frontière était encore loin et on s’est mis à stresser, à penser qu’on allait tomber en rade au beau milieu de nulle-part en RDA." Dès lors, décision est prise de rebrousser chemin et de rentrer à Berlin-Ouest. Sans savoir que côté Est, un certain Günter Schabowski, un second couteau du gouvernement communiste, s’apprête de manière involontaire, en tout cas non-maîtrisée, à annoncer l’ouverture de la frontière. Et de facto la chute du Mur.

De retour en ville, l’ambiance est électrique. "Il y avait une sorte d’excitation générale. Les gens allumaient des bougies, chantaient, écoutaient les radios", raconte Laurent. "Certains hurlaient pensant pouvoir être entendus de l’autre côté. C’était de l’allemand, je ne comprenais rien, mais ces cris ressemblaient à des appels lancés au bloc d’en face. En retour, on essayait de capter des bruits. C’était comme si on allait voir la face cachée de la Lune, quelque chose de jamais vu, qui n’avait jamais été accessible, et qui allait bientôt l’être." Aux abords de la Potsdamer Platz et de la porte de Brandebourg, la foule se fait de plus en plus dense à mesure que les heures passent.

L'extase

"Personne ne savait ce qui allait arriver concrètement, si une pelleteuse ou un engin allait venir détruire le Mur. Jamais je n’avais vécu quelque chose de pareil. Les gens ne se connaissaient pas mais se parlaient tous." Une ambiance de liesse chaleureuse qui va vite tourner à l'extase populaire une fois les mots de Schabowski lâchés. Pour la première fois depuis la nuit du 12 au 13 août 1961, quand fut édifiée la sinistre barrière, Berlinois de l’Est et de l’Ouest peuvent enfin se serrer dans leurs bras, s’embrasser, trinquer, faire la fête. La bière coule à flots. Le Mur pris d’assaut. Escaladé de toutes parts, frénétiquement martelé. Des scènes extraordinaires qui dureront plusieurs jours.

En vidéo

ARCHIVES - JT 13H du 9 novembre 1989 : la chute du mur de Berlin

Au surlendemain de la chute, le samedi 11 novembre, les trois amis se préparent à rentrer à Paris. Au milieu de milliers d’Allemands enfin réunis, ils assistent alors au concert improvisé du violoncelliste virtuose russe Mstislav Rostropovitch, ardent défenseur de la liberté. Arrivé de France à la hâte, assis sur une chaise devant un pan de l’édifice voué à disparaître, son instrument entre les jambes, il fera résonner quelques notes de Bach gravées à jamais dans les mémoires. Un moment lui aussi entré dans l’Histoire que Laurent, Catherine et Grégory n'oublieront pas non plus. Tous le savaient dès le départ, il fallait qu'ils soient là.

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