Berlin, 1989-2019 : le Mur était mal placé

International

Toute L'info sur

Berlin, histoire(s) d’un Mur

PRIVÉS DE FOOT - Le 11 novembre 1989, deux jours après la chute du Mur, les supporters du Hertha Berlin se rendent au stade pour encourager leur équipe. Retenus et isolés depuis 1961, les fans de l'Est du club allemand prennent place dans les gradins pour la première fois en près de trente ans.

En ce premier samedi qui suit la chute du Mur, une clameur assourdissante et joyeuse monte dans la froideur du quartier de Westend. C’est jour de match à Berlin. Le Hertha reçoit le SG Wattenscheid 09. Des dizaines de milliers de personnes, grimées de bleu et de blanc, les couleurs locales, déferlent par vagues sur les portes de l'Olympiastadion. Mais, dans ce flot ininterrompu qui se déverse jusqu'au stade, un moment d'Histoire se noue. Pour la première fois depuis près de trente ans, des supporters du Hertha, ceux de Berlin-Est, hument l'air de la liberté. Une liberté perdue une nuit d'août 1961, car coincés du mauvais côté du Mur.

Pendant ces trois décennies, ils n'ont rien vu, presque rien su de leur équipe. La faute à l'obstacle de barbelés puis de béton qui s'est mis en travers de leur passion. Reste que dans les premiers mois suivant la construction de l'édifice, le cordon entre le Hertha, alors hébergé dans l'enceinte du Stadion am Gesundbrunnen, à l’Ouest, près de la frontière avec la RDA, et ces fans restés à l'Est n'est pas encore entièrement coupé. "Dans les premiers jours, nous nous cachions juste à côté de la clôture. Nous pouvions toujours voir le stade", racontait en 2014 au quotidien britannique The Independent Helmut Klopfleisch, un supporter de la première heure. "Nous étions environ une soixantaine avec une petite radio pour écouter le match. Les commentateurs annonçaient le score mais nous n'en avions pas besoin. Les acclamations suffisaient."

Lire aussi

Bien qu'ingénieux, leur petit manège aux abords du stade est vite débusqué par la Stasi. Les autorités décident alors de mettre fin à cette situation en interdisant la présence d'individus à proximité du Mur et en considérant l'amour pour le Hertha, qualifié de "capitaliste" puisqu'évoluant à l'Ouest, en RFA, comme un symbole de trahison. "Lorsque le Mur est devenu un véritable mur, nous ne pouvions plus voir le stade et la police ne nous permettait pas d'être là", se souvient Helmut Klopfleisch, témoignant du dépit des supporters de "l'Alte Dame" - "Vieille Dame" en allemand. Mais pour ces inconditionnels, le pire est à venir.

Le bruit du silence

Privés de cette ferveur, les fans dépourvus de club se destinent à une forme de clandestinité. Ils se refusent en tout cas à soutenir le Dynamo Berlin, "le club de la Stasi", peu populaire malgré ses nombreux succès. Et ne se reconnaissent pas non plus dans le TSC Berlin, devenu en 1966 l'Union Berlin, voué à batailler en queue de classement pour éviter la relégation.

"Après le déménagement, je suis resté en contact avec le club par lettres. On m'écrivait pour me dire ce qui se passait. J'ai fondé un fan club à Berlin-Est. Nous nous rencontrions secrètement dans les bars", explique Klopfleisch. Illégal, le petit groupe organise de rares assemblées auxquelles des membres, dirigeants et entraîneurs, du Hertha Berlin se rendent parfois pour donner des nouvelles aux fans avides d'informations. "À chaque réunion, nous nous demandions si le coach avait réussi à passer la frontière. C'était excitant, c'était une aventure", confiait le supporter à l'écrivain Simon Kuper dans Football against the Enemy, paru en 1994. Une dangereuse illégalité dans laquelle ils vont supporter leur équipe pendant près de 25 ans. 

"C'est dingue, c'est absolument fou"

Il leur faudra attendre le 11 novembre 1989 pour enfin pouvoir assister à un match du Hertha Berlin comme n'importe quel Berlinois de l'Ouest. Aux 30 000 places qui ont déjà trouvé preneurs pour le choc de Bundesliga 2 contre Wattenscheid 09, un total de 15 000 billets supplémentaires gratuits sont émis pour accueillir les citoyens de RDA, nombreux à vouloir participer à l'événement, déjà voué à entrer dans l'Histoire.

Sur simple présentation de leur pièce d'identité, les habitants de Berlin-Est pouvaient se voir offrir un ticket d'entrée. En quelques heures, le quota de places est épuisé. "C'est dingue, c'est absolument fou", commente alors le directeur du club, Horst Wolter. Submergée par la demande, la direction de "l'Alte Dame" ne ferme pas pour autant les portes de l'Olympiastadion. Jusqu'au coup d'envoi, et même après, tout fan de l'Est qui le souhaitait était invité à prendre place dans les gradins bondés. Dans l'enceinte, en l'honneur du club réunifié, le speaker énumère chaque district de Berlin, sous une clameur plus jamais entendue depuis. 

Sur la route du stade, les joueurs, eux, tombent des nues. Habitués à jouer seulement devant 10 à 15 000 spectateurs, ils découvrent "une atmosphère fascinante". "Lorsque nous sommes arrivés en voiture, nous avons vu de nombreuses personnes qui pleuraient de joie et qui nous acclamaient. Elles étaient simplement heureuses", se remémore l'ancien attaquant Sven Kretschmer. Cela ne vous laisse pas froid, bien sûr. Ce n'était pas facile de se concentrer sur le football." "Tout le monde était paralysé par l’émotion et par la pression de ce match historique", confiera l'entraîneur berlinois, Werner Fuchs, après ce match pas comme les autres qui se terminera sans vainqueur (1-1).

Sauf que ce jour-là, l'essentiel était ailleurs. "En réalité, le résultat était complètement hors de propos", reconnaîtra sans mal Walter Junghans, qui gardait la cage du Hertha, fasciné par l'ambiance. "L'atmosphère était fantastique. Le stade plein." Plein à craquer. Officiellement, 44 174 spectateurs seront comptabilisés. Officieusement, certains estiment qu'ils étaient au moins 60 000 au total, soit quatre fois plus que face à l'Alemannia Aachen deux semaines auparavant. Ce 11 novembre, à Berlin, le Mur est également tombé pour le football allemand.

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter