Berlin, 1989-2019 : nom de code, "Mur high tech 2000"

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Berlin, histoire(s) d’un Mur

LES SECRETS DE LA STASI - A la fin des années 1980, à bout de souffle, la RDA vit ses dernières heures. Pourtant, les experts de la Stasi présentent au dirigeant Erich Honecker un plan visant à remplacer les fortifications du mur de Berlin par un système fondé sur la surveillance électronique, avec le slogan "la technologie plutôt que les morts". Tout sauf humaniste, le projet "Grenze 2000" s'est évanoui avec les dernières illusions du régime.

"Le Mur sera encore là dans 50 ou 100 ans." La prédiction d'Erich Honecker est restée célèbre, mais sous une forme incomplète. Lorsqu'il tient ce discours, le 19 janvier 1989, à peine dix mois avant la chute du mur de Berlin, l'avant-dernier dirigeant de la RDA se montre un peu plus clairvoyant qu'il n'y paraît. Voici ce qu'il dit : "Le Mur continuera d'exister dans 50 ou 100 ans si les conditions qui ont conduit à sa construction ne sont pas modifiées."

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Début 1989, de fait, les conditions ont déjà changé pour les dirigeants de l'Est. L'URSS vacille, laissant ses satellites et ses alliés de plus en plus isolés. La RDA, privée de tutelle et totalement hostile à la Perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, est économiquement exsangue. Pire : les frontières du bloc de l'Est menacent de devenir poreuses, notamment du côté de la Hongrie ou de l'ancienne Tchécoslovaquie.

Un sinistre paysage

A Berlin, le Mur tient bon, mais chaque exécution d'un Allemand de l'Est tentant de franchir l'infranchissable, chaque explosion de mine au passage d'un fugitif, a une répercussion désastreuse pour l'image de la RDA à travers le monde. Conscients de ce fait, les dirigeants du Parti socialiste unifié veulent désormais réduire le recours aux armes le long de la frontière. En témoignent ces archives de la Stasi (voir ci-dessous) datées d'avril 1989, où les garde-frontières sont appelés à ne faire usage de leur arme qu'en cas de légitime défense. Un plus tôt cette même année, le Mur fait ses deux derniers morts : Chris Gueffroy, âgé de 21 ans, le 5 février, et Winfried Freudenberg, 32 ans, le 8 mars. 

Le Mur "3e génération" de 1989, édifié en 1976, est une structure en béton préfabriqué haute de 3,60 mètres bordée d'une zone d'exclusion pouvant aller de 40 mètres à 1,5 kilomètre de distance. Une zone truffée de mines qui nécessite une surveillance continue, d'un bout à l'autre de la frontière. Au milieu : une clôture métallique dont le contact entraîne le déclenchement immédiat d'une alarme, un chemin de ronde éclairé en permanence, du sable pour identifier les empreintes, et des patrouilles qui sillonnent sans arrêt cette "bande de la mort" et tirent à vue, comme le décrit l'historien Claude Quétel dans son Histoire des murs  (Tempus, 2014). Un sinistre paysage théâtre de nombreuses exécutions. Mais au-delà de la dimension humaine, le dispositif est extrêmement coûteux pour la RDA, qui dépense chaque année des dizaines millions de marks pour l'entretenir, et sait qu'elle devra investir plusieurs centaines de millions de marks pour rénover l'ensemble des frontières du pays.

"Un mur propre, beau et facile d'entretien"

Dès 1983, le ministre de la Défense de la RDA, Heinz Hoffmann, dépose une résolution dont l'objectif affiché est de garantir "l'inviolabilité, le fonctionnement et l'efficacité du dispositif frontalier mis en place". L'objectif de ce projet de modernisation des frontières est "d'éviter l'usage des armes à feu et, surtout, de rendre les mines inutiles", rappelle l'historienne allemande Hedwig Wagner, de l'université de Flensburg, dans une publication parue en 2012.

Durant plusieurs années, dans le cadre d'un programme baptisé "Grenze 2000" (Frontière 2000), les experts du ministère de la Sûreté intérieure (Stasi) vont ainsi plancher sur un projet de "Mur de 4e génération", ou "Mur high tech", visant à remplacer la frontière physique par un vaste dispositif ultramoderne à l'orée du XXIe siècle. "Des protections électroniques contre l'escalade ou des capteurs au sol devaient empêcher la possibilité d'observation par l'ennemi et la visibilité des violations des frontières", raconte Hedwig Wagner. "La mise en œuvre des toutes dernières technologies de protection des barrières devait rendre impossible d'atteindre la ligne de démarcation."

Cette vision est présentée en mars 1989 aux dirigeants est-allemands par le chef du département "Développement des systèmes de sécurité des frontières", selon le résumé fait en 2009 par l'historienne allemande Silke Satjukow. L'élite de la RDA fait l'éloge d'une frontière idyllique, où le mur en béton serait à terme remplacé par une haute haie de verdure rendue inaccessible par la sophistication du système de surveillance déployé autour. "Un mur propre, beau et facile d'entretien qui augmentera la force de rayonnement politique de la capitale de la RDA", s'enthousiasme avec cynisme l'un des caciques du régime, le général Klaus Dieter Baumgarten, celui-là même qui était en charge du dispositif de mines et des systèmes de tir automatique si meurtriers à la frontière est-allemande. 

Le projet s'appuie sur un slogan : "la technologie plutôt que les morts". Les autorités veulent ainsi "réduire les fondements de la propagande contre la RDA", selon une expression formulée à l'époque.

Des technologies made in URSS

"La direction des forces frontalières élabore le projet Mur high tech 2000 avec un double objectif", résume l'historien français Cyril Buffet dans Le jour où le Mur est tombé (2009). "Rendre la frontière encore plus étanche, tout en évitant le possible emploi des armes à feu qui porte atteinte à l'image internationale de la RDA. Il est prévu d'équiper le Mur de systèmes électroniques sophistiqués comme toute une palette de détecteurs acoustiques, optiques, infrarouges, magnétiques et chimiques."

Le dispositif envisagé a notamment été décrit par les auteurs Thomas Flemming et Hagen Koch .(Le Mur de Berlin - une frontière à travers une ville, 2000). Les experts de la Stasi se sont inspiré des technologies déployées par l'URSS durant la guerre en Afghanistan (1979-1989). On y trouve dès lors - en toute logique - de nombreux éléments de fabrication soviétique à usage militaire : moniteur de terrain à infrarouge, détecteur de vibration, ou encore radar au sol de type Kredo 1RL 133 (voir ci-dessous). Du matériel à la pointe pour l'époque.

Les auteurs du projet s'enthousiasment également pour la barrière à hyperfréquence Georgin RLD 73, cette "frontière invisible" qui permet de détecter à distance n'importe quelle intrusion. Ou encore le récepteur Fara SBRD 3, un radar portable de 18 kilos dédié à la surveillance au sol de courte portée et adapté aux "cibles mouvantes", susceptible de remplacer les chiens.

Le déploiement de ces outils doit permettre de rendre les garde-frontières plus mobiles, mais aussi d'alléger à terme les coûts de la surveillance. Clou du dispositif, l'ensemble du nouveau système électronique doit être commandé par des ordinateurs centralisés. A cette époque, les dirigeants de l'Est s'enthousiasment pour le nouveau PC EC 1834, conçu à Dresde, en RDA, par Robotron-Elektronik, depuis 1986 (voir ci-dessous). Des ordinateurs de recherche ont d'ailleurs déjà été déployés à certains points de passage frontaliers.  En somme, la technologie devait être si dissuasive que le franchissement du Mur ne serait plus jamais envisagé.

Mise en place prévue pour 1995

Les autorités de RDA envisagent une mise en place progressive de ces technologies entre 1995 et 2000, afin de garantir l'étanchéité des frontières au début du XXIe siècle. De quoi faire promettre à Erich Honecker que "le Mur sera encore là dans 50 ou 100 ans". Problème : un tel investissement aurait coûté cher, trop cher à la RDA, qui aurait dû importer une partie de son dispositif d'URSS.

Reste que le projet de "Mur high tech 2000" devait également être un investissement diplomatique à long terme pour une RDA très affaiblie sur le plan géopolitique et en quête de ressources financières. "La devise 'la technologie plutôt que les morts' n'est pas arrivée par hasard", analysait ainsi le politologue allemand Peter Joachim en 2014. "Le Parti socialiste et le chef de la RDA Erich Honecker voulaient que la frontière paraisse plus humaine, car les morts mettaient la politique étrangère de la RDA sous pression. Les pays de l'Ouest, dont la RFA, ne consentaient de prêts financiers qu'en échange d'une amélioration de la situation à la frontière."

Ironie du sort : le projet finalisé par la Stasi a été présenté à l'automne 1989, au moment précis où les Berlinois ont décidé de franchir le Mur, faisant tomber du même coup le régime est-allemand. Si le "Mur high tech 2000" n'a jamais vu le jour, l'idée de déployer une surveillance électronique aux frontières a survécu au tournant du XXIe siècle. Aujourd'hui, comme l'a souligné l'historienne Hedwig Wagner, les technologies de détection type caméra thermique ou infrarouge sont bel et bien employées, notamment par Frontex, aux frontières extérieures de l'Union européenne. Une nouvelle sorte de mur.

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