Berlin, 1989-2019 : Ralf Milke, l'homme de pierres

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Berlin, histoire(s) d’un Mur

EN BÉTON ARMÉ - Expert en minéralogie, Ralf Milke s’est spécialisé dans l’identification des restes du mur de Berlin. Capable de déceler les moindres arnaques, nombreuses s’agissant de ces morceaux d’Histoire aujourd’hui parsemés à travers le monde, il nous explique sa méthode, mais aussi comment ne pas se faire avoir.

Il était le symbole honteux d’un pays. Ses restes sont devenus des traces de l’Histoire. Dès les premiers coups de pioche assénés à l'édifice, les témoins de la chute du mur de Berlin en ont récupéré de nombreux fragments. Des bouts de béton aujourd’hui disséminés à travers l’Europe, et même au-delà. Mais trente ans après, comment ceux qui en possèdent peuvent-ils être certains que ces restes de la Guerre froide, qui trônent désormais fièrement sur les étagères, viennent bel et bien de la barrière qui a divisé la capitale allemande ?

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Des bribes au prix fort

Avec quelque 45.000 de ces segments en circulation d'après les estimations, la question s'est déjà maintes fois posée. D’autant plus à l’heure où certains sont vendus à des sommes astronomiques. Sur le site Berlin Wall, qui promet par exemple à l’acheteur de "posséder un morceau de l’Histoire", le prix pour un morceau de "taille moyenne", d’une dizaine de centimètres de long, débute à 250 euros. Pour les plus gros volumes, d’une vingtaine de centimètres, la somme peut s'envoler à 21.000 dollars (18.900 euros).

Dans les rues de Berlin aussi, certains ont fait de la vente des vestiges leur fonds de commerce. Incorporé dans un aimant personnalisé, sur une carte postale, ou tout simplement en sachet : boutiques touristiques et vendeurs à la sauvette en proposent sous d’innombrables formes, à des prix défiant cette fois toute concurrence. Sont-ils pour autant authentiques ? Il y a dix ans, le quotidien Bild a voulu en avoir le cœur net. Des journalistes voulaient alors faire tester douze pièces vendues comme provenant du Mur. De nombreux spécialistes furent contactés, parmi lesquels Ralf Milke.

Douze morceaux, douze contrefaçons

Chercheur à l’institut de pétrologie de l'Université libre de Berlin, il n’avait à l’époque pas encore mis au point sa méthode de vérification. Cet expert en minéralogie et en pétrologie décide cependant de relever le défi. Après avoir trouvé des morceaux auprès de ses collègues, "dont la provenance est 100% vérifiable", il teste ses moyens d’analyse. Scie à pierre, microscope et machine à rayons X, un diffractomètre, l'expert se met au travail.

Ralf Milke se remémore cette expérience, la façon dont il a procédé. Comment il a d’abord choisi de réduire les échantillons en poudre puis de les examiner en détail pour enfin mettre en lumière leur "empreinte cristallographique". "Ça fonctionne comme l’empreinte digitale d’une personne : chaque structure cristalline possède un motif unique", nous détaille-t-il, pédagogue. C’est ainsi qu’il finit par découvrir la spécificité du mur de Berlin, dont "tous les pans de béton étaient standardisés, car fabriqués par une seule entreprise" : on y trouve du "silicate de calcium hydraté". Le résultat de l'enquête lancée par Bild est sans appel : les douze pièces achetées par les reporters sont des contrefaçons, sans exception.

Si sa technique demande matériel et expertise, Ralf Milke nous assure qu’une arnaque est facilement détectable à l’œil nu. Et nous livre quelques "astuces" pour ne pas se faire avoir. D’abord, le béton doit être "assez clair, légèrement jaunâtre". Une pièce gris foncé, ou légèrement bleutée ? Vous pouvez la reposer sans hésiter. Il faut ensuite regarder la coupe : le Mur a passé près de trente ans sous la pluie et le vent, l’extérieur doit donc être un peu plus sombre sur les cinq premiers millimètres, en raison de l’usure. Sur la base de ses expériences, le chercheur conseille enfin de préférer les bouts fixés dans du plexiglas. "Ils coûtent environ 15 euros, et sont généralement authentiques." Pour tous les autres gadgets, ce n’est généralement "même pas du béton allemand", s'exclame le chercheur. "Vous pouvez l'effriter entre vos doigts !"

"Un document pour que tout le monde sache"

Ralf Milke propose à qui le souhaite ce travail d’identification. Fièrement, il dit en recevoir "des quatre coins du monde". "France, Belgique, Etats-Unis. J’ai même eu un envoi depuis la Nouvelle-Zélande, quelqu’un qui avait trouvé ça dans une brocante !" Pour l’authentifier, seule une infime partie de l’objet lui est nécessaire, l’équivalent "de la moitié d’un petit pois", qu’il pulvérise pour analyse. Une vérification qui lui prend "moins de cinq minutes", et qu’il réalise volontiers.

Le scientifique nous raconte d'ailleurs la toute première fois où la situation s’est présentée. Une "dame âgée" lui écrit. Elle même Berlinoise, elle est certaine d’être en possession d’un morceau authentique du Mur, mais désire obtenir un certificat. "Elle avait peur de bientôt mourir" et s’inquiétait que son entourage, qui devra un jour s’occuper de ses affaires, ne reconnaisse pas le fragment et le jette à la poubelle. "Cette retraitée voulait un document pour que tout le monde sache que c’était un original", explique le chercheur, encore touché.

"Juste un vieux bout de béton"

Depuis, Ralf Milke prend plaisir à faire parvenir un certificat à toute personne le contactant, si la pièce est bien réelle, naturellement. Photo du morceau en question, signature, sigle de l’université de Berlin, le document à en-tête rassure les plus inquiets. En retour, il ne réclame qu’une petite donation, de dix à vingt euros, pour l’entretien de la collection de minéraux dont il est responsable.

Pour beaucoup, acquérir un bout du Mur relève souvent d'une expérience marquante, touchante. Une sensation que Ralf Milke avoue malgré tout ne pas réellement comprendre. Car s’il réalise toujours ses analyses avec autant de minutie et de passion, le chercheur nous confie, un brin moqueur, y voir une sorte de "parodie" de son propre travail, l’impression de se comporter comme un bijoutier. "Sauf que je ne m'occupe pas de pierres précieuses mais juste de vieux bouts de béton abîmé."

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