Comment fonctionne le système institutionnel libanais gangrené "par une corruption organisée" ?

Comment fonctionne le système institutionnel libanais gangrené "par une corruption organisée" ?
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DECRYPTAGE - L'explosion du port de Beyrouth a mis en lumière un pays dont la situation économique politique et sociale tutoie le catastrophique. Fustigée par Emmanuel Macron lors de sa visite jeudi 6 août, la classe politique libanaise est au cœur de la tourmente. Mais dans quel cadre institutionnel exerce-t-elle le pouvoir ?

Corruption, immobilisme, faiblesse... Les griefs se multiplient à l'encontre de la classe politique libanaise après le drame de Beyrouth. Entre tristesse, incompréhension et indignation devant les images saisissantes de l'explosion du port, les Libanais demandent des comptes à leurs dirigeants. De puissantes velléités de changement s'élèvent. Pour mieux les comprendre, LCI analyse l'organisation politique actuelle du Liban. 

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La république parlementaire du Liban a ceci de particulier qu'elle s'appuie sur le confessionnalisme. Répondant à la réalité très fragmentée du Liban, les prérogatives politiques sont réparties proportionnellement entre les différentes confessions religieuses. Selon l'article 95 de la constitution libanaise, ces communautés doivent être représentées équitablement dans les emplois publics et au sein du gouvernement. Si l'Etat en reconnaît officiellement 18, trois d'entre elles monopolisent les fonctions clés que sont la présidence de la République (Chrétiens maronites), la tête du gouvernement (Musulmans sunnites) et la présidence de la chambre des députés, unique assemblée législative au Liban (Musulmans chiites).

Un régime vieux de presque 100 ans

L'ossature de ce régime politique particulier a émergé lors de l'adoption de la constitution du pays (1926), à l'époque sous mandat français. Cette dernière instaure alors le partage égalitaire des sièges à la chambre des députés entre Chrétiens et Musulmans. Dans ces années d'entre-deux guerres, la répartition démographique des deux communautés était relativement équilibrée. Quelques années plus tard, en 1943, un pacte national élargira le confessionnalisme pour donner aux institutions leur forme actuelle. 

En 1948, après l'indépendance d'Israël, 800 000 Palestiniens fuient leur patrie, dont 100 000 se réfugient au Liban. Une grande majorité des personnes de ce nouvel afflux de population est de confession musulmane chiite, faisant basculer le rapport démographique du pays (le Liban ne compte à l'époque qu'un million d'habitants). Les chrétiens deviennent minoritaires et les tensions communautaires s'exacerbent. La bulle d'hostilité éclate en 1975, début d'une guerre civile qui va durer 15 ans et faire plus de 100 000 morts. En 1982, le Hezbollah voit le jour. Il incarne la population chiite, dominante sur le plan démographique, mais qui s'estime être marginalisée sur le plan politique. 

La fin du maronitisme politique

Les accords de Taëf (22 octobre 1989) mettent fin au conflit, le Hezbollah demeurant le seul mouvement armé. Les dispositions du traité établissent un véritable revirement des rapports de force institutionnels. Le Président de la République y perd en influence et voit nombre de ses pouvoirs transférés au Premier ministre. Au "maronitisme politique" (de 1943 à 1975) succède le "sunnisme politique". 

Le confessionnalisme a vécu, survécu, s'est transformé durant presqu'un siècle. Mais le système semble aujourd'hui à bout de souffle. D'aucuns lui impute l’immobilisme politique qui conduit le pays toujours plus loin dans la crise. Dans Le Monde, Raphaël Gurrada, chercheur à l’EHESS et spécialiste du Liban, estime qu'il existe depuis le traité de paix un "équilibre précaire" que personne ne veut briser par "peur de retrouver un chaos sociétal". "Il faut que rien ne bouge", constate-t-il. 

Un pouvoir dynastique et clientéliste

Un système qui montre également ses limites puisque les sphères du pouvoir ne sont réservées qu'à un cercle très fermé d'individus. Le pouvoir au Liban se transmet entre quelques familles. Le père Hariri, Rafiq (1992 à 1998 puis de 2000 à 2004, avant son assassinat), et son fils, Saad (2009 à 2011 et 2016 à 2020), se sont ainsi partagés le poste de Premier ministre pendant près de 30 ans. Quatre des dix premiers partis à la Chambre des députés sont aussi dirigés par le fils ou petit fils de l'un de leur fondateur. Sur 128 députés, presqu'un cinquième a même un ancien lien de parenté avec un ancien ministre, député ou président. Tout cela sans compter le déséquilibre du régime depuis la nomination d'Hassan Diab, non soutenu par les sunnites, au poste de Premier ministre.

Autre observation révélatrice d'un régime qui doit se renouveler : la corruption généralisée. Pointée par Emmanuel Macron, elle gangrène le système et le rend totalement inefficace. Plus de 5.000 fonctionnaires ont par exemple été embauchés dans des circonstances obscures en 2018 selon l'Inspection centrale, l'autorité surveillant le fonctionnement de l'administration. L'ONG Transparency International révélait, en décembre dernier, qu'un Libanais sur deux s'était déjà vu proposer de l'argent en l'échange d'un vote à l'approche d'une élection. L'ancien chef de la diplomatie libanaise, Nassif Hitti, évoquait même pour justifier sa démission une transformation du Liban en "un Etat failli". Il martelait alors, en début de semaine, que "le Liban d'aujourd'hui n'est pas le Liban que nous avons aimé et voulu comme un phare et un exemple."

Une situation géopolitique tendue

Pour ne rien arranger, le Liban se trouve au centre d'intrigues géopolitiques qui complexifient encore davantage sa situation. Son antagonisme avec Israël, alimenté par le Hezbollah, rend périlleuse la stabilité de la région. Un Hezbollah qui entretient, sur cette question notamment, des liens étroits avec l'Iran. A tel point qu'il a parfois été considéré comme son bras armé. Les relations avec la Syrie sont plus ambiguës mais des combattants du parti sont intervenus aux côtés des forces pro-Assad. 

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Par ailleurs, le parti dispose aussi d'une influence grandissante dans le pays et joue désormais un rôle clé dans la coalition au pouvoir. Sans compter le contrôle que le "parti de Dieu" exerce sur le Sud Liban depuis le retrait d'Israël en 2000. Une situation aussi complexe qu'explosive donc. 

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