Aux Etats-Unis, un système de santé inégalitaire à l’épreuve du coronavirus

Aux Etats-Unis, un système de santé inégalitaire à l’épreuve du coronavirus
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SYSTÈME – Le Covid-19 fait des ravages aux Etats-Unis, avec plus de 10.000 décès recensés à ce jour. Un drame qui révèle les lacunes d’un système de santé majoritairement privé et décentralisé, le rendant profondément inégalitaire.

Lundi 6 avril, les Etats-Unis ont dépassé les 10.000 morts du Covid-19, faisant d’eux le troisième pays le plus endeuillé au monde par la pandémie, après l’Italie (plus de 16.500 décès) et l’Espagne (plus de 13.000 décès). Après avoir longtemps minimisé la gravité de l’épidémie, et comparé le Covid-19 à une simple grippe, Donald Trump a fini par réagir mi-mars. Le 18, le président américain a fait voter au Congrès une loi, le Families First Coronavirus Emergency Response Act, rendant gratuits les tests de dépistage au Covid-19 et étendant les congés payés aux travailleurs diagnostiqués positifs ou en quarantaine (une garantie qui ne concerne toutefois que les entreprises de plus de 50 et moins de 500 employés). 

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Des assurances privées pour la plupart

C'est un premier pas, mais dans une Amérique où l'offre de soins ne bénéficie pas à tous, le chemin semble encore long. Et la crise sanitaire qui se joue aujourd’hui met en lumière ces inégalités.  "C’est d’abord un système à dominante privé, où la santé est conçue comme un bien privé, un bien marchand : les soins médicaux, les hospitalisations coûtent très cher", explique à LCI Anne-Laure Beaussier, chercheuse au CNRS et auteure de "La Santé aux Etats-Unis : une histoire politique". 

Les assurances santé étant privées pour la plupart, les classes moyennes et plus modestes ne peuvent s’offrir leurs services à hauteur de plusieurs milliers de dollars par ans, ou bien se ruinent. "Le défaut de paiement des frais de santé est la première cause de faillite individuelle des habitants", expliquait la chercheuse Laurence Nardon à Slate

Une protection sociale publique existe toutefois aux Etats-Unis, avec le Medicare, bénéficiant aux personnes âgées de plus de 65 ans, et le Medicaid, pour les personnes plus pauvres. Les salariés, eux, disposent d’une couverture maladie grâce à leur statut, dont les frais sont partagés entre l’employeur et l’employeur. 

10% de la population non-couverte

Sauf qu’une partie des Américains ne coche aucune de ces cases : en 2018, ils étaient ainsi 27,5 millions à n'être couverts par aucune mutuelle, soit 10% de la population. Ce qui pose un problème de taille alors que l’épidémie, avec plus de 390 000 cas  recensés, est loin d’être contrôlée dans le pays : 40% des emplois non-assurés concernent aujourd’hui des services à la personne, c’est-à-dire les plus exposés au Covid-19, rapporte le Washington Post

L’Obama Care a certes contribué à étendre le Medicaid à plus de citoyens (ils étaient 45 millions à ne pas être assurés en 2010, avant la loi de Barack Obama) mais cela n’a pas suffi à combler les carences du système. L’exemple de Danni Askini, atteinte du Covid-19, est parlant : cette habitante de Boston a raconté au Time avoir dépensé 34.927 dollars pour seulement trois passages à l’hôpital. Ayant perdu son emploi, celle-ci n’a pu avoir accès à l’assurance santé dont elle disposait jusqu’ici. 

"Vous perdez votre travail et votre assurance santé, c'est la double peine"

C’est justement ce que reprochent les démocrates à la loi votée le 18 mars : la non-prise en compte des frais de santé des citoyens non-assurés, et en particulier ceux ayant perdu leur emploi depuis le début de l’épidémie. Un phénomène majeur en cette crise sanitaire : au total, ce sont 10 millions d’Américains qui se sont inscrits au chômage les deux dernières semaines de mars. "Vous perdez votre travail et vous perdez votre assurance santé, c’est la double peine", résume ainsi Anne-Laure Beaussier. 

Aujourd’hui, des millions d’Américains doivent donc débourser des sommes astronomiques pour se faire soigner. Selon l’ONG Kaiser Family Fundation, une personne assurée dépense 1300 dollars en moyenne pour une hospitalisation due au Covid-19. "Les frais de santé sont très inégalitaires, selon l’endroit où vous habitez", explique la chercheuse. 

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Des centaines de systèmes de santé

Car une autre particularité du système de santé américain est son fonctionnement décentralisé. "Il n’y a pas un système de santé mais des centaines qui fonctionnent par Etat, par comté, par ville", détaille Anne-Laure Beaussier. "Trump n’a pas faire preuve d’un leadership très convaincant et a laissé les Etats se débrouiller". Comme pour le confinement par exemple, qui n’a pas été instauré à l’échelle nationale. 

Et les disparités entre les territoires se ressentent aujourd’hui dans la gestion du Covid-19, avec des Etats qui tentent de soulager les malades en leur faisant bénéficier du programme, explique la chercheuse, quand d’autres ne prennent quasiment aucune mesure de protection. Ces inégalités territoriales se manifestent également dans la logistique mise en place, raconte Anne-Laure Beaussier : "New-York a un réseau d’hôpitaux bien coordonné qui travaillent ensemble, mais ce n’est pas le cas de toutes les villes et territoires américains."

"Comment en est-on arrivé là ?"

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Autre défi exposé par la chercheuse, auquel le gouvernement fédéral devra faire face : l’état de santé de la population. Ainsi, les Américains sont nombreux à souffrir de maladies chroniques, et en particulier d’obésité. D’après le National Center for Health Statistics, le pays comptait en 2018 plus de 93 millions de personnes obèses. Or, l’obésité serait un facteur aggravant du coronavirus et pourrait donc favoriser le risque de cas graves parmi la population. 

En 2007, dans "Sicko", son documentaire sur le dysfonctionnement du système de santé américain, le réalisateur engagé Mickael Moore se demandait : "Comment en est-on arrivé là ?". Une question qui trouve une résonance particulière 13 ans plus tard, en pleine pandémie.

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