Coronavirus : en Chine, le contrôle des réseaux sociaux débordé par la mort du Dr Li Wenliang

Emotion et colère en Chine après la mort du Dr Li Wenliang, lanceur d'alerte
International

PAROLE LIBÉRÉE - Après une brève période de tolérance, le régime chinois a renforcé les contrôles des informations qui circulent en ligne à propos du coronavirus. Un dispositif qui a implosé ce jeudi après l'annonce de la mort du docteur et lanceur d'alertes Li Wenliang.

Le constat posé par le docteur Li Wenliang, décédé ce jeudi 6 février, était pourtant simple : "Il faudrait plus de franchise et de transparence." Victime du coronavirus alors qu'il avait été l'un des premiers à alerter sur la présence de cette nouvelle épidémie, cet ophtalmologue de 34 ans estimait en début du mois auprès du New York Times que les responsables politiques auraient mieux fait de révéler certaines informations "plus tôt". Comme d'autres personnes, il a été convoqué par les autorités chinoises et réduit au silence après avoir été accusé de propager des "rumeurs".  L'annonce de sa mort a provoqué une onde de choc et déchaîné des réseaux sociaux que le gouvernement chinois, d'abord "permissif" avait ensuite tenté de reprendre en main. 

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L'épidémie surnommée "Tchernobyl" sur le web

Car face à l'épidémie, qui faisait des milliers de cas supplémentaires quotidiennement, même les moins avertis ont commencé à s'interroger sur la gestion de crise. Pendant quelques semaines, les interrogations, et parfois frustrations, de la population sont donc restées en ligne. 

Alors, les images louant le régime – allant des vidéos des hôpitaux construits en un temps record aux discours d'étudiants saluant Wuhan en ville héroïne – se sont noyées dans les critiques. Quiconque se rendaient sur les réseaux sociaux découvraient des couloirs d'établissements surchargés, des médecins en larmes et même quelques moqueries vis-à-vis du gouvernement. Un flot difficile à tarir. Non seulement les discours contestataires étaient particulièrement  nombreux, mais ils se sont distingués par leur subtilité. C'est ce que note par exemple le site China Digital Times, spécialisé sur la thématique du contrôle du web chinois. Afin d'éviter la censure, Xi Jinping devient par exemple Donald Trump et la crise sanitaire est surnommée Tchernobyl. 

Des milliers de comptes supprimés

Cette "liberté" n'aura duré qu'un temps. En début de mois, de nombreux comptes WeChat - messagerie instantanée la plus populaire du pays - sont suspendus. Parmi eux, ceux de personnes ordinaires, comme cette citoyenne chinoise chercheuse à Vienne. Captures d'écran à l’appui, elle fait savoir que son compte est "soupçonné de propager des rumeurs malveillantes" et a donc été "temporairement bloqué". Un problème d'autant plus grand pour elle. Ce réseau est "le seul moyen de communication" qu'elle possède afin de rester en contact avec sa famille et ses amis restés dans le pays où plus de 31.000 personnes étaient contaminées par le coronavirus ce vendredi. 

Comble de la censure, le hashtag "WeChat bloqué" a été lui-même interdit sur Weibo, l'équivalent de Twitter dans le pays. Un avis publié mercredi par la Cyberspace Administration of China, l'agence qui contrôle le web chinois, donne un aperçu des mesures draconiennes prises pour contrôler les plateformes d'échanges. Traduit en anglais par China Media Project, un programme de recherche de l'Université de Hong Kong, il pointe notamment du doigt plusieurs comptes qui auraient participé à "semer la panique" dans le pays et qui auraient "illégalement effectué des signalements". 

"Renforcer l'orientation de l'opinion publique"

Le temps de la critique est donc clairement révolu. Une stratégie assumée. Le 25 janvier, lors d'une réunion du Comité central du Parti communiste chinois, son leader a tenu à ce que l'une des mesures prises en réponse à l'épidémie soit de "renforcer l'orientation de l'opinion publique", au même titre que – entre autres exemples – "assurer l'approvisionnement en médicaments et en matériel médical". 

Ne couvrez que ce qui doit être couvert- Des instructions internes à l’agence de presse chinoise Xinhua

D'autres instructions, moins officielles, sont tout aussi significatives. Selon le New York Times, des journalistes de l'agence de presse nationale Xinhua ont reçu l'ordre - via des instructions internes -  de réaliser une couverture "optimiste" du virus. Aussi, il leur a été ordonné de ne citer ni "l'urgence sanitaire" déclarée par l'OMS, ni tous les cas de coronavirus confirmés à l'étranger.  

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Naturellement, les hommages au docteur Li Wenliang devaient eux aussi disparaître du web. Sauf que les réseaux sociaux chinois ont explosé à un niveau rarement vu auparavant après l'annonce de son décès. "C'est un héros qui a donné l'alerte au prix de sa vie", a ainsi écrit un de ses  confrères wuhanais sur le réseau en ligne Weibo. "Que tous ces fonctionnaires qui s'engraissent avec l'argent public périssent sous la neige", s'emportait un internaute, dans un commentaire promptement effacé par la censure. 

Premier sujet sur Weibo dans la nuit de vendredi, avec plus de 1,5 million de messages à son sujet, il était aussi au cœur de toutes les discussions sur WeChat. Une émotion qui s'est rapidement transformée en colère. Et en désir d’émancipation. Parmi les sujets en tendance, on trouvait le hasthag "Nous voulons la liberté d'expression", par exemple. Effacé ce matin mais après avoir atteint 2 millions de vues, selon plusieurs observateurs. 

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Cédant à la pression, la Chine a donc annoncé une enquête ce vendredi sur les causes de la mort de Li Wenliang. Une équipe du très puissant comité de surveillance de l'Etat a pour mission de tirer au clair "les questions signalées par les masses au sujet du Dr Li Wenliang", comme écrit dans une déclaration sur son site. Une petite phrase aux airs anodins derrière laquelle se cache un aveu inédit. Celui d'une défaite de la censure sur la parole en ligne. 

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