Hostile au confinement, la Suède a-t-elle opté pour la bonne stratégie ?

Les mesures sanitaires ne sont pas accompagnées d'un confinement en Suède.
International

À LA LOUPE – La Suède a très tôt assumé de ne pas confiner sa population. Une approche singulière qui a suscité la curiosité, mais dont l'efficacité est aujourd'hui remise en question.

Un choix payant pour la Suède ? Si le pays scandinave, qui compte 10 millions d'habitants, a été touché comme tous ses voisins européens par l'épidémie, il s'est cependant distingué par une stratégie singulière, basée sur des mesures de prévention, mais aussi et surtout sur le refus d'un confinement total de la population. Les autorités ont misé sur la recherche d'une immunité collective en laissant circuler le virus. 

Une approche incarnée et défendue à Stockholm par Anders Tegnell, épidémiologiste en chef au sein de l’Agence de santé publique suédoise. Et qui fait aujourd'hui l'objet de critiques nourries.

Un bilan très lourd

Afin de mesurer l'impact de la pandémie de Covid-19, il est possible de rapporter le nombre de morts à la population globale. Si les différences dans les méthodes de comptabilisation constituent un biais à prendre en compte, il s'agit néanmoins d'un indicateur plus pertinent que le nombre global de décès. Parmi les pays les plus durement touchés, on peut ainsi citer la Belgique, avec 84 décès pour 100.000 habitants, ainsi que le Royaume-Uni (63), l'Espagne (61) ou l'Italie (57). Devant la France (44), la Suède n'est pas loin (51), elle qui a vu le nombre de morts sur son sol dépasser la barre des 5000 le 17 juin. Une mortalité qualifiée il y a peu de "vraiment" trop élevée par Anders Tegnell.

Même son de cloche ou presque du côté du chef du gouvernement. "Nous allons devoir compter les morts par milliers, autant nous y préparer", déclarait ainsi le Premier ministre Stefan Löfven le 3 avril dans une interview. Une déclaration "prémonitoire", rappelée par la correspondante du Monde sur place, et qui fait écho au bilan très lourd enregistré dans le pays par rapport à ses voisins scandinaves. Si l'on rapporte les quelque 5.000 morts enregistrés à la population globale, le Covid-19 a tué 5 fois plus en Suède qu'au Danemark, et environ 10 fois plus qu'en Finlande et en Norvège. 

Un chiffre à relativiser ? "En Suède, quiconque est diagnostiqué du Covid-19 et meurt dans les 30 jours suivants est qualifié comme étant un cas de Covid-19, quelle que soit la cause réelle de la mort", a rappelé Anders Tegnell. Si des responsables ont expliqué que le confinement n'aurait pas nécessairement endigué le nombre de décès, une partie de la population estime aujourd'hui que des erreurs ont été commises. 

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Les seniors ont été particulièrement touchées puisque près de 90 des personnes décédées avaient plus de 70 ans. Autre chiffre marquant : un mort sur deux a été enregistré en maison de retraite. Une habitante de Stockholm a déploré au micro de RFI que l'on "laisse mourir les vieux dans leur lit, sans aucune aide". Reconnaissant des failles sur ce point, l'épidémiologiste en chef a exprimé des regrets : "Nous aurions dû parvenir à mieux protéger les personnes âgées", a-t-il déclaré

De fait, en quelques mois, le relatif consensus autour des choix opérés face à l'épidémie s'est peu à peu effrité. En témoignent les enquêtes d'opinion : seuls 38% des Suédois jugent en effet que la gestion par le gouvernement a été bonne, contre 50% en mai. Une confiance en partie ébranlée par la persistance de foyers infectieux, comme à Gällivare, à l'extrême-nord du pays. Dans cette petite ville d'un peu moins de 10.000 habitants, le nombre de cas recensés connaît une forte augmentation. Pour prendre en charge les malades, une annulation des congés estivaux est même envisagée pour le personnel hospitalier. 

Un futur dans l'incertitude

L'Agence publique suédoise de la santé, qui a fait son mea culpa et déploré le nombre très élevé de morts, a toujours indiqué qu'elle voulait inscrire sa stratégie dans une approche de long terme. Une deuxième vague, à laquelle se préparent les autorités sanitaires scandinaves, pourrait d'ailleurs se révéler moins violente en Suède, grâce à la circulation importante du virus durant l'épidémie. Un pari risqué puisque les études ont montré que le seuil de contamination nécessaire à l'observation d'une immunité n'avait clairement pas été atteint. 

Dans ce contexte, le gouvernement tente de faire front. Le Premier ministre refuse de parler d'un "échec", et préfère mettre en avant des "failles dans la société", évoquant notamment des mesures d'hygiène insuffisante dans les résidences pour personnes âgées. L'opposition, elle, se montre très critique, et le chef des libéraux au Parlement, Johan Pehrson, n'a pas hésité à remettre en cause la stratégie suédoise moins stricte, jugeant qu'elle "pourrait avoir contribué au bilan très élevé". La constitution d'une commission d'enquête sur la gestion gouvernementale de la crise à pour sa part été demandée par le patron des conservateurs.

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Coronavirus : la stratégie de l'immunité collective en Suède était-elle la bonne ?

De manière générale, tirer un bilan de la gestion de l'épidémie est aujourd'hui encore prématuré. Car le Covid-19 circule encore, mais aussi car les conséquences sociales et économiques du virus vont s'observer sur un temps long. Si le non-confinement a pu contribuer à protéger partiellement l'économie suédoise et à ne pas paralyser l'activité, le pays a souffert. "L'économie suédoise connaîtra un déclin record au deuxième trimestre", a reconnu Olle Holmgren, économiste à la banque SEB. "Il faudra beaucoup de temps avant que la situation ne se normalise."

Reste aussi à mesurer l'impact psychologique de cette crise pour la population. Les Suédois n'ont en effet pas eu à subir un enfermement prolongé, ce qui peut leur avoir permis de se prémunir de troubles psychiques et mentaux à craindre dans le reste de l'Europe. Des conséquences qui ne pourront être mesurer qu'à moyen et long terme. 

En résumé, on peut constater que la stratégie suédoise visant à ne pas confiner sa population a montré des limites sur le plan sanitaire, le pays affichant une mortalité nettement supérieure à ses voisins scandinaves, qui ont vu l'épidémie arriver dans le même temps. Si le bilan humain qui n'est pas le plus élevé en Europe, il a toutefois conduit les autorités à reconnaître des erreurs, et la gestion de la crise fait aujourd'hui l'objet de débats et de critiques. Pour analyser plus finement la pertinence des choix effectués en Suède, il faudra quoi qu'il en soit attendre la fin totale de l'épidémie, en gardant un œil sur la manière dont Stockholm abordera une éventuelle deuxième vague.

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