Coup d'Etat au Mali : "L'intervention de l'armée était prévisible", analyse Serge Michailof

Coup d'Etat au Mali : "L'intervention de l'armée était prévisible", analyse Serge Michailof
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DECRYPTAGE - Un coup d'État militaire a renversé le gouvernement malien cette semaine, conduisant à l'arrestation du président Ibrahim Boubacar Keïta et de son Premier ministre Boubou Cissé. Une mutinerie qui n'a rien d'inattendu, nous explique Serge Michailof, spécialiste du Sahel.

 Après le coup d’État militaire, la situation politique au Mali reste floue. L'Union européenne a demandé la libération "immédiate" du président malien Ibrahim Boubacar Keïta, et du Premier ministre Boubou Cissé ainsi que des responsables civils et militaires arrêtés par l’armée. Un colonel de l'armée malienne, Assimi Goita, se présente comme le nouvel homme fort du pays. 

Serge Michailof est chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Il a été le directeur des opérations de l'Agence française de développement et est l'auteur du livre "Africanistan: l’Afrique en crise va t-elle se retrouver dans nos banlieues?”. Il explique à LCI les dessous de cette nouvelle crise politique qui bouleverse le Mali.

LCI : Comment expliquer les raisons de la contestation au Mali ? 

Serge Michailof : Les Maliens ont de quoi être mécontents de leur gouvernement ! Ce qu'il y a de plus important pour tout citoyen, c'est la sécurité. Or, la situation sécuritaire dans le pays n’a cessé de se dégrader depuis 2014, c’est-à-dire peu de temps après la fin de l’opération Serval (remplacée par l'opération Barkhane, NDLR). Tout le nord et l’est du Burkina sont touchés, dont les hauts lieux touristiques. Cette dégradation sécuritaire paralyse désormais le commerce et la production : des commerçants se font kidnapper pour rançon et des fonctionnaires se font assassiner. Le gouvernement est critiqué, à juste titre, pour sa gouvernance qui est lamentable. La corruption atteint des sommets, y compris au sein de l’armée, où une clique de généraux est, semble-t-il, plus occupée à faire du business qu’à combattre. En sept ans de pouvoir, le régime s’est avéré incapable de construire une armée efficace malgré des soutiens internationaux multiples. 

Le relais sécuritaire n'est pas assuré- Serge Michailof

Quelle est la place de l'opposition dans le pays ?

Le leader de l’opposition, Soumaila Cissé, s’est fait kidnapper par un groupe djihadiste, et l’on est sans aucune nouvelle de lui depuis plus de quatre mois. Son parti est inaudible en son absence. Le gouvernement n'a pas atteint la majorité après les dernières élections législatives. Et le pouvoir a répondu en destituant, par un Conseil constitutionnel à ses ordres, 31 députés de l’opposition. Et ils les ont remplacés par des parlementaires de la majorité… L’opposition s’est regroupée dans un mouvement assez dispersé, et fortement influencé par des religieux, en particulier l’imam Dicko. Il avait engagé un bras de fer avec le gouvernement, exigeant la démission du président et en organisant des manifestations de masse.

Comment analysez-vous ce coup d’État militaire ? Pourquoi l’armée a-t-elle décidé d’agir maintenant ? 

Le kidnapping du leader de l’opposition et l’affaiblissement conséquent de son parti ne permettait plus à une opposition d'envisager un changement dans le pouvoir actuel. Même si ce dernier a prouvé son incapacité. Des manifestations monstres ont été organisées par le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques du Mali (M5-RFP). On a vu des blocages dans les principales villes et des affrontements inquiétants. L’intervention de l’armée était largement prévisible dans un tel contexte.

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Quel est le rôle de l’opération Barkhane et de la France dans cette crise politique ? Auraient-ils pu agir pendant les sept années de présence dans le pays ?  

L'opération Barkhane joue un rôle exclusivement militaire en empêchant les groupes djihadistes de prendre un contrôle quasi-total du pays. Cette opération permet de détruire ou disperser les djihadistes structurés. Mais faute d’une armée et d’une gendarmerie malienne efficaces, le relais sécuritaire n’est pas assuré et son travail est un peu celui de Sisyphe. Ils sont 5.000 hommes au sein de trois pays qui représentent environ six à sept fois la France ... Barkhane n’est à aucun moment intervenue dans la crise politique, même si les responsables français de ce dossier s’arrachent les cheveux…

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