Coupure des réseaux sociaux au Sri-Lanka : "Ce n'est pas comme ça qu'on va arrêter la diffusion de fausses rumeurs"

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INTERVIEW - Après les sanglants attentats qui ont fait environ 290 morts, le gouvernement sri-lankais a annoncé le blocage temporaire des réseaux sociaux pour lutter, dit-il, contre les fausses informations. Pour Jean-Marc Bourguignon, cofondateur de l'ONG Nothing2Hide, restreindre l'accès à l'information est une solution aussi simple que risquée.

Le gouvernement srilankais a décrété, depuis dimanche le blocage des réseaux sociaux pour empêcher la diffusion d'"informations incorrectes et fausses", après les attentats qui ont fait environ 290 morts et 500 blessés dans le pays. "Ceci est seulement une mesure temporaire", ont assuré les autorités, qui ont aussi mis en place un couvre-feu "jusqu'à nouvel ordre". Selon l'observatoire NetBlocks, le blocage touche Facebook, YouTube, WhatsApp, Instagram, Snapchat et Viber. En mars 2018, une précédente vague de violence avait déjà entraîné le blocage des réseaux sociaux. 

Comment un tel blocage se met en place ? Pourquoi la restriction de l'information sur internet est-elle aussi facile que risquée ? Serait-ce possible aussi en France ? LCI a posé ces questions à Jean-Marc Bourguignon, cofondateur de Nothing2Hide, une association qui oeuvre pour la liberté et la protection de l'information sur Internet.


LCI. Comment s'explique la décision du gouvernement sri-lankais de couper l'accès aux réseaux sociaux après les attentats ?


Jean-Marc Bourguignon. On peut avancer plusieurs explications. C'est une décision qui semble être prise effectivement dans le but d'empêcher la propagation de fausses informations, et pas pour un motif caché comme c'est parfois le cas dans d'autres pays. Pour le gouvernement, il s'agit d'éviter les fausses rumeurs et de rassurer la population en contrôlant l'information et en gardant la main sur ce qui va être diffusé publiquement. Si le blocage s'étend à des messageries cryptées comme Telegram, il peut aussi avoir pour but de lutter contre des groupes terroristes. Il semble en effet que les attentats puissent être une attaque coordonnée, et on sait que les réseaux terroristes utilisent ce genre d'outils.

Quand on ne maîtrise pas quelque chose, on l'interdit.Jean-Marc Bourguignon

Pensez-vous que ces coupures soient efficaces pour rassurer la population et éviter les rumeurs ?


Elles ne sont jamais sans conséquence. Ceux qui n'ont pas accès à leur réseau social habituel peuvent se tourner vers d'autres sites encore moins recommandables. La coupure renforce aussi systématiquement l'argumentaire de ceux qui ont discours complotiste. Si on se met à la place de la population, la première chose qu'elle voit après l'attentat, c'est qu'on lui coupe ses moyens de communication. C'est quand même violent. Pourtant, c'est dans ces moments que chacun a le plus besoin de parler avec ses proches et de s'informer. Bloquer l'information a donc des effets collatéraux difficiles à mesurer, mais qui sont évidemment négatifs. Même si le gouvernement srilankais pense bien faire, il néglige les conséquences de cette coupure généralisée. Empêcher l'accès aux réseaux sociaux peut priver les familles d'avoir des nouvelles de leur proches. C'est ce que ressent en premier la population. Ce n'est donc pas en coupant les réseaux sociaux dans le pays qu'on va arrêter la diffusion de fausses rumeurs. On voit que le gouvernement va au plus rapide car il ne dispose pas d'une cellule destinée à lutter contre les fausses nouvelles, comme c'est le cas en Europe. Quand on ne maîtrise pas quelque chose, on l'interdit.


Constate-t-on une généralisation de ce genre de coupures dans le monde ?


Oui. Que ce soit en Afrique ou en Asie, ça devient une habitude de la part de certains gouvernements. On l'a vu récemment en République démocratique du Congo après les élections, ou en Algérie, où internet a été coupé en 2018 pour empêcher les fraudes lors des examens du bac. A chaque fois, l'objectif est de reprendre la main sur une situation qui lui échappe. Et les raisons invoquées par les gouvernements pour adopter des lois destinées à filtrer, contrôler ou couper internet sont toujours les mêmes : aujourd'hui ce sont les "fake news". À une autre époque, d'autres raisons étaient invoquées, comme la lutte contre la pédopornographie par exemple.

Demain, si la France voulait couper tous les réseaux sociaux, ça ne serait pas simple.Jean-Marc Bourguignon

Concrètement, comment se met en place ce blocage ? 


Généralement, le gouvernement prend contact avec les fournisseurs d'accès à internet du pays, en leur disant qu'ils ne veulent plus que leurs abonnées aient accès à tel ou tel site. C'est tout. Techniquement c'est très simple. Il suffit d'une heure. Quand il y a des lois, c'est un peu plus compliqué, mais dans les pays que nous évoquions, les fournisseurs d'accès à internet ne veulent pas embêter le régime en place et lui obéissent.


Quelles garanties existent en France pour éviter ce genre de coupure ?


En France, on sait qu'il y a des sites bloqués. Le dernier exemple en date est sci-hub.tw, un site qui publie gratuitement des données scientifiques (dont l'accès a été interdit par le tribunal de Paris, ndlr). Mais tout cela passe toujours par la législation. Demain, si la France voulait couper tous les réseaux sociaux, ça ne serait pas simple. Il faudrait regarder dans le détail les dispositions de la loi de programmation militaire, mais une telle coupure n'interviendrait qu'en cas d'extrême urgence. Et dans ce genre de cas, n'importe quel pays le ferait.

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