Crimée : "La stratégie de Poutine est gagnante"

Crimée : "La stratégie de Poutine est gagnante"

DirectLCI
INTERVIEW – Malgré les condamnations de la communauté internationale, Vladimir Poutine a annoncé l'annexion de la Crimée à la Russie. Rien ne semble arrêter le maître du Kremlin, plus populaire que jamais dans son pays. Mais quelle est sa stratégie ? Réponse d'Eric Aunoble, historien spécialiste de l'Union soviétique à l'Université de Genève.

Alors que la communauté internationale condamne sa politique,Vladimir Poutine est au sommet de sa popularité en Russie. Comment l'expliquez vous ?
Sa stratégie est gagnante car il donne au peuple russe le sentiment d'emporter le rapport de force. Il y a, derrière cela, une part de revanche sur les années 90 où la Russie était considérée comme une portion congrue du monde par les Occidentaux. Elle avait perdu toute influence diplomatique après la chute de l'URSS. Et cela a été très mal ressenti par les Russes de la rue mais aussi et surtout par le pouvoir. Sa politique actuelle vis-à-vis de l'Ukraine, l'annexion de la Crimée, Vladimir Poutine la présente comme une forme de revanche. Et ça marche.

Avec l'annexion de la Crimée, certains observateurs voient un retour à l'ère soviétique...
Je dirais plutôt à l'ère pré-soviétique. Car c'est bien l'idée de la "russité" qui est mise en valeur. Alors que durant l'ère soviétique, la Russie était considérée comme la grande sœur des autres républiques mais prenait toujours la précaution de reconnaître à chacune son appartenance nationale, ethnique ou culturelle. De ce point de vue, Poutine récupère une partie du discours soviétique sur l'aspect grande puissance mondiale, mais les ressorts qu'il utilise sont ceux du nationalisme russe.

Il veut apparaître comme une sorte de nouveau tsar ?
Oui. Regardons l'exemple de la Crimée : la filiation est bien réelle avec l'époque des tsars, qui l'ont conquise à la fin du 18e siècle et y ont installé la flotte russe. Vladimir Poutine fait vibrer chez les Russes cette corde de la grande Russie retrouvée. Un mélange des souvenirs de la grande puissance soviétique mais avec une idéologie plus proche de la grande et sainte Russie des tsars.

Quitte à agir par la force ? Le peuple russe ne semble pas s'émouvoir des actions musclées...
En règle générale, les Russes n'ont pas vraiment le souci d'avoir un alibi idéologique quand ils mènent des actions de politique extérieure. La règle est simple : "Si c'est bon pour nous, alors c'est bon, quels que soient les moyens".

Se mettre à dos l'Occident n'est donc pas un problème ?
Cet Occident là est d'avantage perçu comme une menace géopolitique qu'une opportunité d'échanges depuis la fin de l'URSS. Dans le cas de l'Ukraine, par exemple, la Russie a mal vécu les appels du pied de l'Europe, qui demandait au pays de choisir : soit la Russie, soit l'UE.

La Russie avait l'impression que l'UE lui"volait" l'Ukraine ?
Disons que la phrase de Poutine selon laquelle l'effondrement de l'Union soviétique est la principale catastrophe géopolitique du XXe siècle est partagée par l'opinion. Les Russes ont le sentiment d'avoir perdu la guerre froide et aujourd’hui, d'une certaine façon, de récupérer leur dû. C'est l'idée qu'instrumentalise Poutine : il veut apparaître comme le protecteur et le garant d'un territoire qui s'est réduit comme une peau de chagrin.

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter