Dans l'enfer des "fermes à sang" : des juments avortées et saignées en Amérique latine pour les élevages français

Dans l'enfer des "fermes à sang" : des juments avortées et saignées en Amérique latine pour les élevages français
International

ÉLEVAGE - En Argentine et en Uruguay, des juments sont maltraitées, inséminées, saignées puis avortées à répétition afin de leur prélever une hormone utilisée dans les élevages du monde entier, dont certains en France. Depuis octobre 2017, les révélations de deux ONG font scandale.

Pendant plusieurs années, deux ONG ont enquêté sur ce qui est désormais désigné comme des "fermes à sang". Dans ces hangars situés en Argentine et en Uruguay, des milliers de juments sont élevées à une seule fin : leur sang, ou plus précisément leur plasma, qui contient une hormone très recherchée, notamment en Europe et en France, car elle permet de programmer les naissances d'animaux.

Un commerce qui se fait au prix d'une extrême souffrance des juments, inséminées, avortées et saignées jusqu'à l'épuisement afin de produire cette hormone. Après les premières révélations des ONG suisse TSB et allemande AWF, relayées en France par l'association de défense des animaux Welfarm et Libération en octobre 2017, Welfarm a publié le 18 juillet une nouvelle vidéo en caméra cachée qui documente la souffrance de ces juments.

Lire aussi

"Sur 100 juments, environ 25 mourraient, voire plus"

Cette nouvelle vidéo, comme celle publiée en octobre 2017, explique comment fonctionne ce commerce d'hormones. Entre leur 35e et leur 120e jour de gestation, les juments produisent l'hormone eCG, anciennement appelée PMSG, "une hormone largement utilisée dans les élevages car elle permet de programmer les naissances", précise Libération. Ces juments sont donc d'abord inséminées puis, à partir de leur 35e jour de gestation, elles font l'objet de prélèvements sanguins à raison d'environ 10 litres par semaine, ce qui correspond selon le quotidien à 2 litres pour un homme de 80 kilos.

Pour leur prélever ce sang, les juments sont parquées dans des boxes et frappées à coups de bâton, avant de se voir planter un cathéter sur la jugulaire, comme le montrent les vidéos publiées par les ONG. Au bout d'une soixantaine de jours, elles ne produisent plus l'hormone eCG. Elles sont alors avortées manuellement et sans anesthésie. "Une main enfoncée dans leur vagin perce le sac contenant le liquide amniotique", décrit Libération. Puis elles sont de nouveau inséminées, et ainsi de suite. L'opération est répétée plusieurs fois par an. Ainsi affaiblies, "les juments mourraient en masse", témoigne un ancien employé d’une ferme à sang interrogé en vidéo par les ONG. "Sur 100 juments, environ 25 mourraient, voire plus, peut être 30."

Et la chargée de communication de Welfarm, Adeline Colonat, d'enfoncer le clou, toujours dans Libération : "Au bout de trois à quatre ans, les juments qui ont survécu à ces années de maltraitance, épuisées et stériles partent à l'abattoir pour alimenter le commerce de la viande chevaline, exportée notamment vers la France."

En vidéo

Maltraitance animale dans un abattoir : L214 tire la sonnette d'alarme

Une hormone à 1 million de dollars les 100 grammes

À partir du sang extrait des juments, "on extrait le plasma et ce plasma, une fois congelé est exporté", indique dans une des vidéos le propriétaire d'une ferme à sang. L'hormone est vendue 1 million de dollars les 100 grammes, notamment en Europe, où elle est commercialisée par des laboratoires. L'un des plus gros exportateurs d'hormone eCG est l'entreprise Syntex, dont la filiale argentine a vendu pour 6 millions de dollar d'eCG en France entre janvier et mai 2017. La filiale uruguayenne a vendu quant à elle 5 millions de dollars d'hormone en France en 2017, selon les chiffres des douanes.

Disponible à travers une douzaine de médicaments en France, l'hormone eCG permet aux éleveurs de synchroniser les naissances d'animaux, améliorant ainsi la productivité des exploitations. Le principe est simple : l'hormone stimule les ovaires et synchronise les cycles. Elle peut augmenter le nombre d'ovulations et aussi traiter les cas d'infertilité", explique à Libération le vice-président de la fédération des syndicats vétérinaires de France (FSVF), le Pr. Jean-François Bruyas. Dans les élevages de chèvres ou de brebis, l'eCG permet de lisser la production de lait. Dans les élevages porcins, elle "augmente légèrement le nombre de petits par truie" et "permet de programmer, et donc de grouper, les mises-bas", poursuit le vétérinaire.

Des laboratoires se fournissent encore en eCG en Amérique latine

Après le lancement de plusieurs pétition, dont une signée par plus d'1,9 millions de personnes, les laboratoires européens ont été contraints de se positionner sur le sujet. Le laboratoire MSD Santé affirme avoir d'importer de l'eCG en provenance d'Amérique latine depuis fin 2016, mais continue à commercialiser des médicaments qui contiennent l'hormone. Quant au laboratoire Ceva, il affirmait en juillet qu'"à partir de septembre 2019, ces avortements cesseront chez notre fournisseur, la société Syntex en Argentine".

Le directeur des affaires publiques de Ceva, Olivier Espeisse, indique par ailleurs que "les audits que nous avons menés sur le terrain ne révèlent pas de maltraitances". Ce à quoi Adeline Colonat, de Welfarm, répond : "Les audits sont organisés et programmés, alors que les caméras cachées ont filmé le quotidien de ces 'fermes à sang'. Pour les juments, rien n'a changé depuis notre dernière enquête : ni les maltraitances ni les manques de soins." Alors que l'Union européenne n'a pas encore légiféré dans ce domaine, Welfarm a lancé le 18 juillet une nouvelle pétition adressée à Ceva et au laboratoire espagnol Hipra, qui n'a pas communiqué sur le sujet. 

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter