Derrière les fraises espagnoles, le cauchemar des saisonnières marocaines : exploitation, harcèlement et viols (1/2)

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EXPLOITATION - L'Espagne, premier exportateur de fraises au monde, embauche chaque année des milliers de personnes pour travailler dans les champs le temps d'une saison. Parmi elles, des femmes venues du Maroc qui, isolées et vulnérables, sont la cible d'exploitation et de violences sexuelles, et ce malgré les plaintes et les témoignages. Récit.

Dans les chemins sinueux de la campagne andalouse, sous les bâches en plastique blanc qui recouvrent les cultures, des centaines de femmes récoltent des fraises, qui atterrissent ensuite dans les assiettes européennes. Venues du Maroc avec le rêve de travailler le temps d’une saison, c’est ici, pour certaines, que débute le cauchemar. 

Alors que chaque année l’Espagne fait venir de son voisin du Maghreb des travailleuses afin de pallier le manque de main-d’œuvre bon marché, certaines d’entre elles se retrouvent victimes d’exploitation, d’agression ou de viol. Un fléau longtemps passé sous silence mais que quelques-unes d’entre elles commencent désormais à dénoncer. 

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Elles se ressemblent toutes : mères d’enfants en bas âge, elles vivent dans la campagne marocaine et ont besoin d’argent. Chaque année, elles sont des dizaines de milliers – plus de 14.000 en 2019 – à quitter leur contrée pour l’Andalousie sous l’égide de l’Anapec, qui les recrute. Cet établissement public marocain en charge de l'emploi précise d'ailleurs dans un document, traduit de l’arabe par l’AFP en 2018, qu'il faut obligatoirement être "une femme de 18 à 45 ans", "issue du milieu rural", "en bonne santé" et "avoir des enfants de moins de 14 ans" pour postuler. Ce dernier point permet de s'assurer qu'elles retourneront au pays après la récolte. En contrepartie de ce voyage, un emploi continu pendant trois mois, un logement fourni par la société et l’équivalent d’un salaire annuel marocain. Une aubaine. Ces femmes reviennent avec le gros lot, tandis que l’Espagne, premier exportateur de fraises dans le monde, dispose de travailleurs bon marché.  

Sauf que la réalité est tout autre. Dès le départ, les saisonnières marocaines sont dupées par un contrat rédigé en espagnol sans bénéficier d’un traducteur. Comme nous l’explique une avocate de l’ONG Women's Link Worldwide (WLW), qui fournit des services juridiques aux femmes migrantes, les saisonnières acceptent alors des modalités non prévues : une période d’essai d’un mois, un emploi qui n’est pas assuré sur la totalité de la saison, un salaire auquel on déduit le coût du logement et des factures, ainsi que des pénalités excessives si elles ne répondent pas aux objectifs de production fixés par l’entreprise, les poussant à faire des heures supplémentaires. 

A quoi s’ajoutent des conditions de travail "déshumanisantes et pénibles", souligne Alicia Navascues, une avocate de l’association féministe Mujeres 24, auprès du Guardian. Elles travaillent en permanence "accroupies", avec "une seule pause de 30 minutes par jour", alors que le plastique des serres garde la chaleur, faisant monter le mercure "jusqu’à 40 degrés". Et une fois dans le container qui leur sert de logement, elles sont entassées sans accès à l’eau potable. Un tableau digne d’un néo-esclavagisme qui, sans surprise, crée un climat de domination dans lequel harcèlement et agressions sexuelles peuvent avoir lieu, en toute impunité. 

90% des avortements dans la région réalisés sur des travailleuses immigrées

C’est en tout cas ce qui transparaît du récit des saisonnières, notamment dix d’entre elles qui ont porté plainte en 2018, comme l’écrivent plusieurs médias, dont le New York Times. Deux mois après leur arrivée, elles ont signalé aux officiers de la Guardia civil être exploitées, violées et agressées sexuellement dans les champs de Doñaña 1998, près d’Almonte, au sud-ouest de l’Espagne. Depuis, elles sont bloquées dans le pays et attendent leur procès. Dans une vidéo illustrant la cagnotte lancée par leur avocate, Belén Luján Sáez, en soutien à ces jeunes femmes qui ne peuvent pas travailler faute de visa, elles témoignent d’échanges de nourriture et d’eau contre des faveurs sexuelles. Face caméra et visage recouvert, la voix de l’une d’entre elle se met à trembler lorsqu’elle évoque cette "prostitution" endurée alors qu’elle voulait simplement "améliorer sa situation". "On nous considère comme des femmes de la rue." 

Dans les pages d’El Pais, qui évoque la "révolution" de ces saisonnières, Fatima décrit, tout en "se frottant les seins et le vagin", ce que lui a fait subir son patron. Elle se remémore, à l’aide d’un interprète, avoir "hurlé", "pleuré", pendant que son agresseur tentait de l’embrasser de force en lui baissant son pantalon. Une autre, Aïcha, dit avoir tenté  de refuser les avances d’un homme entré sans autorisation dans sa chambre. Venue travailler pour payer l’opération de l’un de ses enfants, elle s’écroule lorsqu’elle en parle. Mariée, elle ne pourra dorénavant plus retourner dans son pays, son mari l’ayant reconnue sur l’une des photos des dix victimes. Le fait même d'avoir été maltraitée, dans le monde rural musulman, constitue une cause "d'exclusion sociale", précise l'avocate de WLW.

Des témoignages appuyés par un taux d’avortement excessivement élevé dans la région. D’après l’enquête de Correctiv, qui cite une travailleuse sociale du centre local de santé publique, il y a ainsi eu 185 avortements à Palos et dans la ville voisine de Moguer en 2016. 90% d'entre eux ont été réalisés sur des travailleuses immigrées. 

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Les agressions sont la finalité d’un processus plus large de domination- Hannah Wilson, l'une des avocates de Women's Link Worldwide

Ces dénonciations ont été rejetées par l’entreprise Doñaña 1998, qui accuse ces femmes d'avoir "monté" ce scandale de toute pièce afin de rester en Espagne. Une critique inaudible pour l’avocate de WLW. Auprès de LCI, Hannah Wilson témoigne du  "courage" dont ces femmes ont dû faire preuve et des conséquences auxquelles elles s'exposent. "En sortant du silence, elles risquent de perdre leur position sociale, leur famille, et de ne plus retrouver de travail dans le pays", énumère l’avocate qui représente quatre femmes ayant porté plainte l’an dernier. Des plaintes qui n'ont pas entraîné d’investigation de la part du tribunal local pour les cas d’exploitation, même si une procédure a été lancée par le ministère du Travail. Ses résultats sont attendus pour le mois d’octobre.

La médiatisation de ce "secret de polichinelle", tel que le décrit par le quotidien El Pais, a fait réagir le gouvernement régional d'Andalousie, qui avait annoncé en février dernier, qu'un protocole "tolérance zéro" allait être mis en place dans le secteur, indiquait l’AFP à l’époque. Résultat ? Cette année encore, de nouveaux témoignages ont fleuri dans la presse. Une journaliste du Guardian a pu interroger de nouvelles recrues qui affirment avoir à nouveau été délibérément trompées lors de leur recrutement en février. "On nous avait dit que nous serions traitées comme des travailleurs professionnels et avec dignité, mais lorsque nous sommes arrivés en Espagne, ils nous ont traitées comme des animaux", raconte une femme qui a laissé sa jeune fille au Maroc. Le propriétaire de la ferme ne connaissait qu'une phrase en arabe, à savoir: "Travaillez, salope, sinon vous serez renvoyées au Maroc." 

De nouveaux récits qui ne surprennent pas Hannah Wilson : "Les agressions sont la finalité d’un processus plus large de domination", nous confie-t-elle. "Il faut aller à la racine du problème et pouvoir assurer la sécurité de ces femmes au moment où elles sont embauchées." Cette fois-ci, une enquête a été lancée par Interfresa, l’association interprofessionnelle de la fraise en Andalousie.

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