Disparitions en Chine : s'agit-il d'une stratégie du gouvernement de Pékin ?

Disparitions en Chine : s'agit-il d'une stratégie du gouvernement de Pékin ?

OFFENSIVE - La disparition de la championne de tennis Peng Shuai remet sur le devant de la scène les étranges "disparitions forcées" de personnalités chinoises qui menacent le régime communiste, encore largement entourées de mystère.

Un nom de plus sur la longue série des personnalités chinoises dont le monde reste sans nouvelles pendant plusieurs mois, voire plusieurs années : la joueuse de tennis Peng Shuai l’ancienne n°1 mondiale en double n’a plus donné signe de vie depuis le 4 novembre. Deux jours auparavant, elle avait accusé l’ancien vice-Premier ministre Zhang Gaoli de l’avoir contraint à une relation sexuelle il y a trois ans, dans un message publié sur son compte officiel Weibo, équivalent chinois de Twitter. 

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Disparition de Peng Shuai : le monde s'inquiète pour la joueuse de tennis chinoise

La championne est loin d’être la première personnalité chinoise à avoir disparu des radars. Depuis plusieurs années, une chape de silence étouffe de nombreuses personnalités du pays, soumises à une "disparition forcée", bien que parfois temporaire. Mais si ce terme est souvent employé à l’international, "il peut recouvrir plusieurs réalités" en Chine, explique à LCI Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste notamment de la Chine.  

Des modes opératoires mystérieux

Créée en 2006 par l'ONU, une Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées est entrée en vigueur en 2010. Mais la Chine, comme d’ailleurs les États-Unis, ne l’a pas signée et est régulièrement accusé par le groupe de travail onusien de recourir à cette tactique. En 2012, le code de procédure criminelle chinois a par ailleurs été amendé pour inclure la création de la "résidence surveillée dans un lieu déterminé", soit au domicile de la personne visée ou dans un tiers lieu. 

"Mais le terme de disparition forcée est compliqué, car il existe des cas où une personne va faire en sorte de quitter la vie politique pendant plusieurs mois pour se faire oublier, après une déclaration qui peut être considérée comme politique", nuance Antoine Bondaz. "Ce n’est pas forcément pour cela qu’il y a une contrainte, qu’elle est en résidence surveillée." Dans le cas de Peng Shuai, les médias publics chinois ont diffusé des photos de la championne pour tenter de rassurer la communauté internationale, mais ces clichés n’ont pas été authentifiés et ne permettent pas de savoir si elle est ou non sous surveillance. 

Idem pour le milliardaire Jack Ma, fondateur du géant du commerce en ligne chinois Alibaba,  qui avait disparu en novembre 2020, après avoir critiqué publiquement les régulateurs financiers chinois. "Il est fort possible qu’il se soit dit de lui-même qu’il devait disparaître pour se faire oublier pendant quelques mois", explique le spécialiste. Il serait réapparu depuis dans une vidéo vantant la politique du gouvernement de lutte contre la pauvreté, avant de retrouver le silence, révèle le JDD

Seul Ai Weiwei, artiste chinois considéré comme ennemi du peuple par Pékin et emprisonné quelques mois en 2011 avant d’être privé de passeport pendant quatre ans, "est le cas de mise en résidence forcé le plus fidèle, le plus emblématique", estime le spécialiste, puisqu’il était accusé de "subversion", un crime pour le régime chinois. Fuyant le territoire en 2015, il est aujourd’hui réfugié en Europe. 

Des profils ciblés très divers

Autre difficulté pour identifier une stratégie commune derrière ces différentes affaires : la diversité du panel des personnes et les difficultés à identifier les raisons de leur disparition.

Outre la championne Peng Shuai et le milliardaire Jack Ma, l’une des plus grandes actrices chinoises, Zhao Wei, avait également disparu fin août. Cette femme d’affaires milliardaire, qui avait acheté ces dernières années plusieurs vignobles en France et était ambassadrice de la marque de luxe italienne Fendi, restait introuvable avant que des images amateures révèlent sa présence dans une ville de l’est de la Chine. Aucune piste d’explication à sa disparition n’est confirmée pour l’heure, entre ses prises de position contre le gouvernement, sa proximité avec Jack Ma, des affaires de détournement d’argent… 

Cette disparition rappelle aussi celle de la star du cinéma Fan Bingbing, vedette internationale qui avait notamment joué dans X-Men et Iron Man, qui s’était volatilisée pendant plus de trois mois en 2018, avant d’être condamnée à un redressement fiscal record et de revenir sur les réseaux sociaux. 

À cela s’ajoutent des personnalités politiques comme l’ancien président d’Interpol Meng Hongwei qui avait aussi subitement disparu en septembre 2018, puis avait été condamné à environ 13 ans de prison à cause de millions de yuans reçus en pot-de-vin en 2020, a indiqué le régime. Mais aussi, à l’instar de Jack Ma, de nombreux hommes et femmes d’affaires chinois. 

Le dénominateur commun : une menace contre l’État

"Il y a des affaires ‘classiques’ de corruption et de détournement de fonds en Chine et ce n’est forcément politique, mais dans certains cas, il y a un point commun : la dénonciation de certaines pratiques du parti", signale tout de même Antoine Bondaz.  Ren Zhiqiang, l’ancien président du groupe public d’immobilier Huayuan, suivi par des millions d’abonnés en ligne, a par exemple disparu en mars 2020 après avoir critiqué la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement sur Weibo, comparant Xi Jinping à un "clown". Il a écopé ensuite de 18 mois d’emprisonnement et à une amende de plusieurs millions de yuans en septembre, officiellement pour "corruption"

Le seul dénominateur commun dans toutes ces affaires serait donc "le lien avec le régime politique", explique le spécialiste : "c’est ce qui va menacer l’État, le parti"

Ainsi, Peng Shuai accuse d’agression sexuelle celui qui a été l'un des sept hommes politiques les plus puissants de Chine, de 2013 à 2018. "Une cible à ce niveau dans ce type d’affaires est sans précédent, et ne colle pas du tout à toute la stratégie du parti depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2013, qui affirme avoir fait le ménage et met en avant des valeurs de vertu", analyse Antoine Bondaz. "Cela peut donc affaiblir le parti."

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"Le but est surtout d’étouffer des affaires"

C’est surtout contre cette menace que le régime veut lutter. "Ces stratégies peuvent servir de messages, peut-être pour montrer l’exemple et intimider la population, mais les gens ne sont pas naïfs au sujet du système politique chinois, estime le politologue. Le but est surtout d’étouffer des affaires."

Et ce, par une invisibilisation permanente sur la Toile, par "la disparition des traces numériques", à la fois dans la suppression de références à la personne et au nettoyage de ses comptes personnels. Le compte de Peng Shuai a vu son nombre d’abonnements fondre, en sus de la suppression de sa publication et des commentaires qu’elle avait suscités. Quant à l’actrice Zhao Wei, son nom n’apparaît plus dans les moteurs de recherches, elle a été bannie des réseaux sociaux et tous les films auxquels elle a participé ont été rayés des principales plateformes vidéos depuis fin août. 

Parallèlement, le gouvernement veille à entretenir ce flou autour des affaires, mais cette stratégie risque bien de jouer en sa défaveur. "Le régime n’a jamais autant communiqué en Chine et à l’étranger, sa propagande n’a jamais été autant offensive, tout ayant un manque de transparence", analyse Antoine Bondaz. "La stratégie chinoise de contrôle de l’accès de l’information fonctionne dans le pays, mais à l’extérieur, ça ne marche pas. La censure en Chine donne encore plus de poids à l’affaire à l’étranger." Un hiatus appelé à perdurer à l’heure des réseaux sociaux et de la circulation rapide des informations à travers le monde. 

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