Du libérateur au dictateur : qui est Robert Mugabe, le président démissionnaire du Zimbabwe ?

DirectLCI
PORTRAIT - Sous pression, placé en résidence surveillée par l'armée, Robert Mugabe a finalement décidé de démissionner, a annoncé le président du Parlement mardi 21 novembre. Focus sur le "camarade Bob" qui, en 30 ans de présidence du Zimbabwe, est passé de dirigeant modèle à dictateur affaibli à la tête d'un pays en voie d'effondrement.

Il s'est accroché de toutes ses forces mais a fini par abandonner. Après 30 ans à la tête du Zimbabwe, le président Robert Mugabe, poussé vers la sortie, a fini par démissionner, a annoncé le président du Parlement. Lâché par l'armée, qui l'a placé en résidence surveillée, écarté de la direction de son parti, le Zanu-PF, le "camarade Bob", plus vieux chef d'État en exercice, a tiré sa révérence. Rien n'était gagné, pourtant, pour ses opposants, alors qu'il avait fait fi des demandes de son parti, le  Zanu-PF, lui donnant jusqu'à lundi pour démissionner. Non seulement s'y était-il refusé, et encore avait-il annoncé un congrès... de son parti. 


"Il fut un formidable dirigeant dont le pouvoir a dégénéré au point de mettre le Zimbabwe à genoux", résume Shadrack Gutto, professeur à l'université sud-africaine Unisa, interrogé par l'AFP. D'abord libérateur et réconciliateur d'une nation tout juste sorti de la colonisation, il est devenu despote sanguinaire d'un pays en faillite.

À la tête de la lutte pour l'indépendance du Zimbabwe

Né en 1924 dans ce qui est alors la Rhodésie du Sud, abandonné par son père à 10 ans, Robert Mugabe se révèle être un enfant studieux. Il caresse un temps l'idée de devenir prêtre, mais décide d'être enseignant. Séduit par le marxisme, il découvre la politique à l'université de Fort Hare, la seule ouverte aux Noirs dans l'Afrique du Sud sous le régime de l'apartheid. En 1960, il s'engage dans la lutte contre le pouvoir rhodésien, blanc et ségrégationniste.


Arrêté en 1964, il passe 10 ans en prison. Les autorités lui refusent d'assister aux obsèques du fils de 4 ans que lui a donné sa première femme, Sally Hayfron, morte en 1992. Peu après sa libération, il prend la tête de la lutte armée pour l'indépendance de son pays. 


En 1980, le Zimbabwe devient indépendant. Robert Mugabe, alors surnommé le "camarade Bob", est accueilli en libérateur et devient Premier ministre. Il conduit d'abord une politique de réconciliation, au nom de l'unité du pays, qui lui vaut une reconnaissance internationale. Il offre notamment des postes ministériels clés à des Blancs et autorise même leur chef, Ian Smith, à rester au pays. En dix ans, le Zimbabwe se développe : écoles, centres de santé et nouveaux logements sortent de terre et bénéficent à la majorité noire.

En vidéo

VIDÉO - Un moment décisif pour le président Robert Mugabe

Déjà, l'opposition violemment réprimée

Très tôt pourtant, le héros de la libération réprime très violemment ses opposants. En 1982, il envoie l'armée dans la province "dissidente" du Matabeleland (sud-ouest), terre des Ndebele et de son ancien allié pendant la guerre, Joshua Nkomo. La répression, brutale, fait environ 20.000 morts. Mais la communauté internationale ferme les yeux.


Les années 1990 sont marquées par un raidissement du régime, de plus en plus autoritaire. Puis, confronté à un ralentissement économique et à des protestations contre la corruption, Robert Mugabe décide de mettre en place une violente réforme agraire et exproprie les fermiers blancs pour installer à la place des proches du régime. Sanctions du Commonwealth, inexpérience des nouveaux fermiers... cette réforme précipite l'effondrement d'une économie déjà à la peine.

Ses siestes aux réunions internationales ont fait le tour du monde

Aujourd'hui, les liquidités manquent et 90% des Zimbabwéens sont au chômage. Robert Mugabe se défend par une rhétorique anti-impérialiste au vitriol et rend l'Occident responsable de tous les maux de son pays, notamment de sa ruine financière, et rejette toutes les accusations de dérive autoritaire. "Si des gens disent que vous êtes un dictateur [...], vous savez qu'ils le font surtout pour vous nuire et vous ternir, alors vous n'y prêtez pas attention", déclare-t-il en 2013.

 

Il balaie de la même façon les spéculations sur son état de santé. La rumeur le dit malade d'un cancer, son entourage explique ses fréquents séjours à Singapour par le traitement d'une cataracte. Pourtant, sa santé décline. En 2015, il est surpris à prononcer le même discours d'ouverture de la session parlementaire que l'année précédente. Les photos de ses siestes pendant les réunions internationales provoquent également de réactions amusées dans le monde entier.

Ses adversaires le soupçonnent d'être tombé sous la coupe de sa deuxième épouse Grace. L'ancienne secrétaire est devenue de plus en plus ambitieuse et s'invite dans la course à sa succession. Elle obtient de son mari la tête de la vice-présidente Joice Mujuru en 2014, puis celle du vice-président Emmerson Mnangagawa il y a quelques jours. Le limogeage de trop, puisque c'est celui qui convainc l'armée de se débarrasser du vieux président.

"Mugabe s'est maintenu au pouvoir en [...] écrasant ses opposants, violant la justice, piétinant le droit à la propriété, réprimant la presse indépendante et truquant les élections", estime Martin Meredith, un de ses biographes. Malgré ces critiques, il a toutefois gardé jusqu'au bout son aura de libérateur chez ses voisins africains. "Il est temps qu'il cède son fauteuil à une nouvelle génération", a jugé vendredi le président ivoirien Alassane Ouattara, mais "il faut qu'il puisse quitter ses fonctions dans la dignité".

Plus d'articles

Sur le même sujet