Loin du marasme, pourquoi les bourses ignorent-elles la crise ?

L'ECO - Ce lundi, François-Xavier Pietri nous dévoile comment les plus riches de ce monde se sont enrichis pendant la crise sanitaire.
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COURBES INSOLENTES - Des indices boursiers au beau fixe, comme déconnectés d'indices économiques tous résolument dans le rouge. Parmi les effets de la pandémie, on notera cette curieuse tendance des places financières et de l'économie réelle. Même si la situation est en fait plus complexe.

19%. C'est la chute, sans précédent ou presque, du produit intérieur brut, en France, au second trimestre 2020, comparé à la même période de 2019. Le PIB, un indice fidèle de l'activité économique, mais aussi un indicateur qui pèse sur les cours de bourse : un PIB en pleine croissance est d'ordinaire un cap que l'on retrouve dans les indices boursiers. En somme, quand le PIB va, tout va.

À l'inverse, on aurait donc du s'attendre à ce que l'effondrement du PIB - tant chez nous qu'ailleurs - n'entraîne dans son sillon autant de krachs boursiers, à rajouter à la longue liste des victimes de la pandémie. On aurait du, et on aurait eu tort. Pendant que l'économie réelle s'effondre, les grandes places financières connaissent pour leur part un été radieux. 

L'Europe remonte la pente, l'Amérique s'envole

Alors certes, que ce soit à Londres, Paris, New-York ou Tokyo, les bourses n'ont pas été sourdes à l'arrivée de la pandémie, pour toutes, ou presque, la fin de l'hiver a été rude, ponctuée par l'extension de la pandémie, de la Chine à l'Europe et aux États-Unis. Entre la mi-février et la mi-mars, tous les grands indices ont décroché, violemment, de 25 à 30%, parfois plus. À Paris, après un plus haut le 4 mars, le CAC40 avait ainsi perdu près de 32%, en deux semaines seulement. Mais contrairement à l'activité économique, qui a baissé au premier trimestre pour s'effondre au second, le marasme boursier aura lui été de courte durée. Aux États-Unis, Wall Street va non seulement rapidement sortir la tête de l'eau, mais a même enregistré  son meilleur mois d'avril depuis plus de trente ans, 13% de hausse. Le tout, alors que New York compte ses morts par milliers. À l'époque déjà, le paradoxe avait de quoi choquer.

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Jusqu'à 120% de hausse : les GAFAM grands gagnants de "l'effet COVID"

Pourtant, aussi surprenante soit-elle, cette exubérance n'a rien d'irrationnel. Ici aussi, la pandémie a joué les accélérateurs du changement, en offrant un levier de croissance inespéré à toutes les activités numériques, à distance, sans contact, tout ce qui se joue sur un écran plutôt qu'hors de chez soi, dans le monde réel. On a alors beaucoup parlé de ces "gagnants de la pandémie", de Netflix ou d'Amazon par exemple, mais le mouvement était bien plus profond. Des entreprises, qui se sont massivement et dans l'urgence converties aux bénéfices du travail à distance et dans le cloud, jusqu'aux particuliers qui se sont largement équipés en ordinateurs portables pour travailler ou suivre des cours à la maison, toute l'économie du numérique a avalé des points de croissance jusque-là prévus pour plus tard.

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Conséquence immédiate: pour les GAFAM, 2020 sera une grande année boursière. Depuis le mois de mars, les actions des géants du numérique affichent des hausses à deux, et parfois trois chiffres.  Plus 124% pour Apple, 102% chez Amazon, 100% tout rond pour Facebook, 69% pour Microsoft, Google ferait presque pitié en queue de peloton, n'affichant "que" 55% de hausse sur le NASDAQ, qui comme tous les autres indices affiche aujourd'hui des niveaux records. C'est moins vrai chez nous, où CAC40 et SBF120 sont encore un peu en deçà de leurs niveaux d'avant la pandémie. Mais la France n'a pas de GAFAM, et c'est bien là que se situe l'explication.

Car si les indices américains ignorent la crise économique bien réelle, le compteur des morts du Covid-19 qui continue de tourner, et une consommation plombée par des chômeurs qui se comptent par dizaines de milliers, cette santé boursière insolente n'est en fait qu'un faux-semblant. Certes, S&P500 et NASDAQ sont en hausse, mais c'est principalement du au poids des GAFAM dans le calcul de ces indices. Si l'on retire ces mastodontes, les gains sont plus modestes, et plus comparables à ce que l'on connaît de ce côté-ci de l'Atlantique. Seul autre secteur en hausse notable : celui des pharmaceutiques et des biotechnologies, logique vu le contexte.

Bezos inaugure l'ère des "super-milliardaires"

Autre conséquence, et autre paradoxe : en faisant bondir le cours de bourse d'Amazon, la pandémie a aussi bénéficié, au moins sur papier, à son fondateur, Jeff Bezos. Le fondateur de l'entreprise n'avait pas besoin de cela, il était déjà depuis quelque temps l'homme le plus riche de la planète, avec une fortune - surtout composée d'actions Amazon - estimée autour de 120 milliards de dollars. Mais sur les six derniers mois, la valeur de ses actions a gagné plus de 80 milliards de dollars, propulsant sa fortune potentielle au-dessus de la barre des 200 milliards de dollars, du jamais-vu, et de quoi faire réagir tous ceux qui estiment qu'Amazon aurait du prendre meilleur soin de ses employés, en première ligne pendant l'épidémie, un débat qui ne s'est pas éteint depuis le printemps. 

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À l'annonce de la bonne fortune du fondateur d'Amazon, des manifestants sont venus devant sa maison de Washington, pour y installer une guillotine.

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