Emily Murphy, la femme qui refuse de lâcher les clés de la Maison Blanche

Emily Murphy, la femme qui refuse de lâcher les clés de la Maison Blanche

AUX MARCHES DU PALAIS - Les clés de la Maison Blanche, c’est Emily Murphy qui les détient. Et pour l’instant elle ne veut pas les transmettre. La directrice de "l'Administration des services généraux" refuse de signer une lettre qui reconnaîtrait la victoire de Joe Biden et déclencherait le processus de transfert des pouvoirs.

Inconnue du grand public il y a quelques jours, elle est désormais présentée comme "la femme la plus puissante de Washington - temporairement" par le site Politico. Être la directrice de l’austère "Administration des services généraux" (GSA), ne prédestine pas à être sous les feux de la rampe. C’est pourtant une position cruciale pour la transition entre deux administrations… et c’est justement Donald Trump qui l’a nommée à ce poste en 2017.

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En effet, la GSA gère l’ensemble du parc immobilier fédéral, ainsi que les fournitures et la logistique nécessaires au fonctionnement de l’administration américaine. Il est donc dans ses prérogatives d’assurer la transition concrète entre les sortants et les entrants. C’est une mission de longue haleine, sur laquelle travaille une équipe des services généraux dédiée, depuis plus de deux ans, très en amont du processus électoral lui-même.

La transition, sur laquelle les équipes de Joe Biden brûlent de travailler, suppose un accès à tous les niveaux de l’administration, ministères, officines, quel que soit le niveau de confidentialité requis. Elle suppose aussi la mise en place d’un organigramme fantôme pour les équipes entrantes, avec création de lignes et d’adresses électroniques officielles. Enfin ce processus est financé par la GSA à hauteur de 6 millions de dollars, une somme elle aussi bloquée par le refus de sa directrice. 

La GSA ne choisit pas le vainqueur de l'élection présidentielle- Pamela Pennington, porte-parole de l'Administration des services généraux

Or Emily Murphy estime qu’elle ne peut pas signer la lettre d’"ascertainment", c'est-à-dire la certification de la victoire de Joe Biden, qui déclencherait la transition. Pamela Pennington, la porte-parole de la GSA a ainsi déclaré que "l’administratrice de la GSA ne choisit pas le vainqueur de l'élection présidentielle". 

Les précédents ont presque tous été réglés rapidement par l’appel du vaincu au vainqueur, qui valait reconnaissance de facto du résultat. Or c’est précisément ce que Donald Trump refuse de faire, on l’aura compris : reconnaître sa défaite.

Le souvenir de l'élection de 2000

Emily Murphy avait donc le choix de se baser sur les résultats électoraux, comme la quasi-totalité des médias américains, pour proclamer Joe Biden vainqueur dès lors que la Pennsylvanie s’est trouvée hors d’atteinte de Donald Trump. Ou de se placer du côté du locataire de la Maison Blanche qui met en doute la validité du scrutin.

Et elle ne fait pas autre chose, lorsqu’elle invoque le scrutin entre George W. Bush et Al Gore, l'unique précédent où la transition fut différée. Sa porte-parole martèle ainsi : “La GSA et son administratrice vont continuer à se soumettre à tout ce que la loi requiert, au regard du précédent établi par l’administration Clinton en 2000”.

À l’époque, Al Gore avait en effet appelé George W. Bush pour reconnaître sa défaite… avant de se rétracter, lorsqu’il est apparu qu’il y avait moins de 500 voix d’écart dans l'État décisif de Floride. Cette année, les écarts sont de quelques dizaines de milliers de voix dans les États-clés, et l’équipe républicaine n’a toujours pas produit d’élément caractérisant une fraude massive et/ou organisée.

En 2000, une certaine tension était restée palpable lors du transfert des pouvoirs, tant la victoire de George W. Bush était perçue comme usurpée. Dernier coup de griffe symbolique des équipes de Clinton sur le départ, la lettre “W” - emblématique du nouveau président - avait été retirée d’un certain nombre de claviers d’ordinateurs. Ce qui semble bien potache au regard de la situation présente.

Une fidèle de Trump ?

Pour les spécialistes du microcosme politique américain, Emily Murphy n’est toutefois pas totalement inconnue. Elle avait déjà eu l’occasion de montrer sa fidélité à Donald Trump, qui l’a nommée à son poste, lors d’une enquête parlementaire sur le déménagement des locaux du FBI. 

En 2018, le camp démocrate était intrigué par l’abandon de ce projet par le président Trump, alors qu’il était en préparation depuis une décennie. En effet, l’important complexe de bâtiments, au cœur de Washington, aurait pu faire l’objet d’une transformation en hôtel, et créer ainsi un concurrent direct à celui, tout proche, d’un certain… Donald Trump, magnat de l’immobilier.

Emily Murphy, qui gère le parc immobilier dont relève le siège du FBI à Washington, avait été auditionnée par une commission parlementaire, et avait assuré de l’indépendance de sa décision. L’éventuel conflit d’intérêt n’a donc jamais pu être prouvé. En revanche, une enquête ultérieure a largement démontré que la dame avait menti : des contacts répétés ont bien eu lieu avec la Maison Blanche, où une réunion a même décidé de l’abandon du projet de déménagement

La transition présidentielle suspendue

Si Emily Murphy accède aujourd’hui à son quart d’heure de célébrité (mondiale), ce n’est toutefois pas la "lettre de certification", qu’elle refuse d’écrire, qui établit qui est le prochain président des États-Unis. En dernier ressort, le vote des Grands électeurs, le 14 décembre prochain, en décidera définitivement.

En revanche, son inaction prive les équipes de Biden d’accès précieux, qui seront autant de temps perdu lors de l’accès effectif au pouvoir. La mise en place d’une stratégie, par exemple contre l’épidémie de coronavirus, se fait donc actuellement à l’aveugle. Selon certaines sources, Donald Trump aurait toutefois autorisé certaines rencontres entre les équipes, dans la mesure où elles restent secrètes.

La position de Mme Murphy semble illustrer la mainmise que le président - qu’on hésite donc à appeler "sortant"- conserve sur son administration. Si les barons du parti républicain lui ont emboîté le pas en ne reconnaissant pas la victoire de Joe Biden, on peut observer que l’attentisme prédomine pour les postes moins exposés mais plus fragiles. À titre d’exemple, la DRH de la Maison Blanche aurait menacé de licenciement tous ceux qui seraient surpris en train de se chercher un nouvel employeur

Comme le note un ancien aide de camp de Hillary Clinton, Leslie Dach : "Je crois très clair le message que Trump envoie à tous ceux qui sont en poste dans l’administration, c'est qu’ils doivent continuer à exaucer ses désirs”.

La crainte qui sourd actuellement à Washington, c’est que Donald Trump n’utilise à fond les deux mois qui lui restent pour imposer des décisions radicales. Cette période où le sortant a encore tous les pouvoirs, sans n’être plus candidat à rien, a parfois permis de prendre des décisions impopulaires ou risquées. Mais dans le cas de Donald Trump, le champ des possibles est comme toujours difficile à imaginer.

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