"Emmanuel Macron grec", "héritier", "ultralibéral"... Qui est Kyriakos Mitsotakis, l'homme qui a fait tomber Alexis Tsipras ?

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PORTRAIT - Le parti conservateur Nea Dimokratia de Kyriakos Mitsotakis est arrivé en tête des élections législatives anticipées dimanche en Grèce, loin devant le premier ministre sortant Alexis Tsipras. Décrit comme "ultra-libéral" et parfois désigné comme un "Emmanuel Macron grec" car, issu du monde de la finance, il veut "enterrer" l'opposition droite-gauche.

La fin du règne Tsipras a sonné le retour des dynasties en Grèce. Le grand gagnant des élections législatives qui ont eu lieu ce dimanche 7 juillet s’appelle Kyriakos Mitsotakis. "Ultra-libéral" selon ses détracteurs, dans la lignée d’Emmanuel Macron d’après ses partisans, portrait de celui qui devrait devenir le prochain Premier ministre grec.

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Un "Emmanuel Macron grec"

A 51 ans, le président de Nouvelle Démocratie (ND) a un parcours sans faute. Né à Athènes,  il est diplômé en sciences politiques de la très prestigieuse école de Harvard, et de la non moins renommée université de Stanford, où il a étudié les relations financières internationales. Un parcours qui le conduit jusqu'au monde des finances, d’abord en tant qu’analyste puis consultant à Londres, avant d’enchaîner les postes  dans des banques grecques.

La politique, il y rentre en 2004, en tant que député. Il incarne alors une  nouvelle génération qui tente de ramener le parti conservateur vers le centre de l'échiquier politique afin d’être en rupture avec les extrêmes. Un pari qui fonctionne : il devient leader du parti d’opposition en 2016, gagne les Européennes en mai dernier et se place en grand favori dans les sondages. Manches retroussées et souriant, tout droit venu du monde de la finance… La comparaison avec Emmanuel Macron est toute faite.  Dès 2017, les éditorialistes du pays vont d’ailleurs s’en donner à cœur joie. Pour eux, les deux hommes se rejoignent sur leur vision de la croissance poussée par des réformes mais aussi sur leur désir de renouveau - le slogan de Mitsotakis en 2016 était "repartir à zéro" - ou sur leur côté "outsider". Lorsqu'il est élu à la tête de ND, il est en effet décrit comme tel, tout le monde estimant que son adversaire Evángelos Meïmarákis, soutenu par les ténors du parti, allait remporter la course.

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Pour son pays, ce père de trois enfants rêve "d’une croissance forte, d’une Grèce autonome", comme l’indique son slogan. Et ce à grands coups de réformes. En 2017 déjà, il notait dans un entretien pour EuObserver que "l'austérité" ne devait "pas être confondue" avec les réformes. Grand défenseur de la classe moyenne, appauvrie par la crise à cause, selon lui, "de la surimposition d’une politique clientéliste", il défend le marché libre et se place comme l’ennemi juré de l’étatisme. Auprès de l’AFP, il annonce vouloir que son pays retrouve une "croissance ambitieuse" - entre 3 % et 5 % du PIB contre 2% actuellement - et ce "grâce aux investissements privés, aux exportations et à l’innovation". De quoi "créer de nouveaux et meilleurs emplois" comme il le dit et le redit à longueur d’interviews. Une politique libérale associée à un discours sécuritaire et patriotique. Il a notamment fait campagne en critiquant le traité de Macédoine du Nord, estimant que c’était un "recul national", il promet d’embaucher plus de policiers et compte mener une politique dure en terme d’immigration, proposant de reconduire les réfugiés qui n’obtiennent pas le droit d’asile en Turquie. 

Le descendant d'une des trois dynasties politiques

Le rapprochement avec le chef d’Etat français paraît si évident que la presse française s'y met aussi. Ce qui n'est pas pour déplaire au quinquagénaire, quitte à brouiller les frontières entre la gauche et la droite. Interrogé par un journaliste de LiFO, un hebdomadaire grec, à propos de la mort du couple gauche-droite, qui a régné pendant quarante ans, le chef de ND préfère répondre à côté. Il explique qu’une politique "sans idéologie" est impossible mais que, dans le même temps, "l’opposition droite-gauche", héritée de la fin de la guerre civile, est un "cycle terminé". 

Sauf que la comparaison avec le chef de l'Etat français a ses limites. Kyriakos Mitsotakis n’a pas lancé son propre mouvement ou son propre parti. Bien au contraire : il est à la tête d’un parti historique et l’héritier d’une des trois grands noms qui se sont succédé au pouvoir : Karamanlis, Papandréou et Mitsotakis. Outre ses liens anciens avec Elefthérios Venizelos, "fondateur de la Grèce moderne", il est le fils de l'ex-premier ministre Konstantin Mitsotakis. Décédé il y a deux ans, ce dernier a eu une carrière politique presque ininterrompue depuis la fin de la seconde guerre mondiale, excepté pendant la dictature des Colonels. Sa sœur a elle aussi baigné dans la politique, d’abord dans les Affaires étrangères puis en tant que première femme maire d’Athènes. Un poste resté dans la famille puisque c’est son neveu qui a gagné la municipalité lors des dernières élections.

Une appartenance à une dynastie politique qui jure avec l'image "d'homme nouveau" qu'il veut imposer. Alors, quand on l’interroge sur le sujet, il répond que s’il est "fier" de cet héritage, il a "fait ses preuves". Dans une interview donnée au Monde, il se défend : "J’ai changé le parti depuis que j’en ai pris les rênes il y a quatre ans, notamment en présentant plus de jeunes candidats lors des élections législatives."

Mitsotakis devient "Kyriakos"

C’est pourquoi, dans un pays à la longue tradition népotiste, il promettait, en décembre, qu’aucun membre de sa famille ne sera présent dans son gouvernement s’il est élu car "les pratiques du passé ne peuvent plus être tolérées." Au-delà des promesses, il œuvre depuis des mois pour casser avec son image d’"engonos" ("fils de"). Lors de ses quelques 200 étapes à travers le pays pendant  la campagne des Européennes, il devient Mr. Tout le monde. Souriant, chemise claire sans cravate et col défait, il se fait appeler par son prénom. "Cela montre qu’ils me reconnaissent pour ce que je suis, et non parce que je suis le descendant d’une dynastie politique", défendait-il auprès de l’AFP. Une stratégie poussée à l’outrance avec son hashtag de campagne "Avec  Kyriakos", qui n’a pas dupé Alexis Tsipras. Le chef de Syriza a tenté tant bien que mal de rappeler les origines de son concurrent. Lors de son dernier discours donné sur la place Syntagma, à Athènes, le premier ministre rappelait ainsi que Nea Dimokratia était au pouvoir au plus fort de la crise qui a plongé la Grèce dans la pauvreté. "Nous ne redonnerons pas les clés du trésor à ceux qui ont mis le pays en faillite", lançait-il le 5 juillet. A cette époque, c’est Mitsotakis lui-même qui avait licencié 15.000 fonctionnaires, sous la pression des créanciers, alors qu’il était ministre de la réforme administrative.

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La Grèce doit-elle dire merci à l'Europe ?

La politique n’est pas son seul héritage : son nom est cité dans plusieurs affaires. Alors que "Kyriakos" promet de contrer la corruption afin que tout le monde puisse profiter de la croissance annoncée, son épouse, Mareva Grabowski-Mitsotakis, était nommée dans les Paradise Papers. Elle serait à la tête, d’après le consortium international des journalistes, d’un fond commun aux îles Caïmans. Et lui-même est cité dans le "scandale Siemens", l’une des plus grosses affaires de corruption de l’histoire du pays. Comme le rappelle le journal en ligne EuObserver, selon un procès qui a eu lieu en Allemagne, la multinationale soudoyait régulièrement des représentants pour s’assurer de remporter des contrats de sous-traitance. Si aucun lien n’a été prouvé pour le moment, il reste que le chef du parti conservateur était en contact étroit avec Michael Christoforakos, le patron de Siemens Greece. Ce dernier a échappé à son procès pour corruption en quittant le pays.

De quoi pousser Kathimerini, quotidien pourtant idéologiquement proche du favori de sondages, à avertir Kyriakos Mitsotakis. Si le journal salue son engagement libéral, il lui conseille de faire preuve de "prudence" face à une société grecque "épuisée et méfiante". Car celle-ci ne pardonnera pas à cet homme du centre-droit de s’adonner à la "culture de la tromperie" qui a gangrené le pays pendant des décennies.

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