Equateur : une photographe raconte l’enfer des centres qui "guérissent" les homosexuels

Equateur : une photographe raconte l’enfer des centres qui "guérissent" les homosexuels

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TÉMOIGNAGE - En Equateur, il existerait environ 200 centres qui prétendent "guérir" l’homosexualité. Une jeune photographe a regroupé des témoignages de jeunes femmes et reconstitué à travers un projet photo l’enfer et les sévices subis dans ces centres.

"Tu vas avaler ça, oui ? Sale lesbienne !" La femme coince la tête d’une autre sous son bras, jusqu’à l’étouffer. La victime, attachée sur une chaise, serre les dents, mais la femme tente de lui faire ingurgiter de force une boisson visqueuse, qui dégouline sur ses lèvres et son menton. "Lesbienne ! Lesbienne ! Lesbienne !", lui dit-elle. "Tu es sale, sale, sale ! Apprends à être une vraie femme !" Une photographe mitraille. 


La scène est en fait une reconstitution, dans le cadre d’un projet mené par une jeune photographe équatorienne, Paola Paredes. Cette reconstitution, c’est celle du quotidien d’un centre "médical" qui prétend "guérir" les hommes et femmes de leur homosexualité. Le tout à coups de pilules, de prières, de jeûnes, de sévices corporels et psychologiques. 

Entre prières et viols correctifs

Paola Paredes,  31 ans, est elle-même gay. Elle a découvert l’existence de ces cliniques privées il y a 4 ans. Il en existerait environ 200 en Equateur, ouvertes en marge de la loi, et qui prétendent guérir l’homosexualité, dans un pays à 80% catholique, et où l’Eglise est encore très conservatrice. Deux ans plus tard, Paola Parades a fait son coming-out auprès de sa famille – qu’elle a d’ailleurs montrée à travers un projet photo –, qui l’a écouté et accepté. "Dans mon pays, de nombreuses jeunes femmes et hommes ne sont pas si chanceux", écrit la photographe sur son site. En pensant, avec des frissons, qu’elle aurait pu, elle aussi, finir dans un de ces centres.


Jusqu'en 1997,  les relations homosexuelles étaient en effet illégales et passibles de prison en Équateur. Ces premiers centres de "réhabilitation" auraient émergé dans les années 1970 : l’homosexualité est encore largement considérée dans le pays comme une maladie, ou un trouble sexuel qui pourrait être guéri par une discipline sévère. Les méthodes utilisées par ces cliniques allient donc discipline de fer contraintes, tranquillisants, jeûnes, prières, sévices corporels, traitements thérapeutiques, voire des "viols correctifs", le tout sur fond d'injonctions bibliques. Pendant des années, la brutalité de ces pratiques est restée largement méconnue, et impunie. En 2011, une pétition lancée sur Change.org a alerté l’opinion internationale, et sous la pression, une trentaine de centres ont été fermés. Mais aujourd’hui encore, la plupart d’entre elles continuent de s’étaler et el nombre de personnes admises croît de façon "alarmante" selon Paola. "Ces centres sont camouflés, cachés dans des régions éloignées et des petites villes en Équateur, actuellement l'État équatorien n'a pas la capacité de réglementer ces lieux clandestins", estime la jeune femme. Elle pointe aussi un manque de volonté du gouvernement : la corruption est généralisée dans le pays, et ces cliniques sont lucratives : un patient coûte aux familles entre 500 et 800 dollars chaque mois.

Des photos à partir de scènes reconstituées

Fin 2015, Paola Paredes a rencontré une femme qui était sortie d’un de ces centres. Elle a recueilli son témoignage pendant six mois. Puis celui d’autres femmes ayant subi les mêmes pratiques. Elles reviennent sur les tortures physiques ou psychologiques dont elles ont été victimes, souvent menées au nom de la Bible. Paola Paredes a ensuite reconstruit une série d’images, en photographiant des reconstitutions, car l’interdiction des caméras dans ces lieux rend en effet impossible tout documentaire traditionnel. Ces images sont donc mises en scène, mais "permettent de voir ce qui ne devait jamais être vu", indique Paola, qui s’est elle-même mise en scène comme sujet des photos. 


Les images de Paola Peredes dépeignent ainsi un régime monacal : les heures passées à écouter de la musique religieuse, les prières et études de la Bible tous les matins, les repas toutes alignées, en silence, les nombreuses tâches de nettoyage pour occuper la journée, le sport pratiqué à haute dose le matin ou le soir, pour les "guérir" de leur sexualité. Les images montrent aussi les thérapies mises en œuvre : des ateliers où les filles doivent se maquiller, sous le regard d’une surveillante, qui vérifie que le rose est bien mis aux joues, et le rouge à lèvre est bien étalé. Jusqu’à ce qu’elle soit considérée comme une "femme appropriée" ; comme les ateliers où les filles sont contraintes de porter des jupes courtes, et faire des allers-retours sur de hauts talons, pour "marcher comme une vraie femme". Autant d’épreuves émotionnellement usantes, et physiquement douloureuses.

Mais les filles évoquent aussi des sévices physiques, corporels, voire sexuels, utilisés en guise de punition. Se faire battre à coups de câble de télévision, être forcée à avaler un liquide inconnu – sans doute du chlore mélangé à du café amer et de l’eau de toilette, être attachée à un lit toute la nuit, les bains d’eau glacées, les coups de toute sorte. Sans parler des pilules, administrées tous les soirs, dont on ne sait ce qu’elles sont. "Certaines provoquent de l’insomnie, d’autres des pertes de mémoire", raconte Paola Peredes. Son projet porte le nom de "Until you change", "Jusqu’à ce que tu changes" en français. La finalité de toutes ces tortures.

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