Etats-Unis : premières preuves qu'un condamné à mort n'aurait pas dû être exécuté

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ETATS-UNIS - Le Washington Post a publié lundi une enquête montrant que le faux témoignage d'un homme, acheté par le procureur de l'époque, a conduit à la condamnation à mort d'un prisonnier au Texas, en 2004. Les associations abolitionnistes y voient la première démonstration de l'innocence d'un homme exécuté aux Etats-Unis.

"Il n'y a pas un cas, pas un seul, dans lequel il est clair que la personne a été exécutée pour un crime qu'elle n'a pas commis", avait déclaré en 2006 un juge de la Cour suprême des Etats-Unis, pensant alors détenir l'argument infaillible face aux militants abolitionnistes. Aujourd'hui, ces derniers pensent détenir leur "preuve" tant attendue. Il s'agit de l'affaire Willingham.

Cameron Todd Willingham , exécuté en 2004 à l'âge de 36 ans, a toujours clamé son innocence. Cet Américain fut condamné à la peine de mort pour l'assassinat de ses trois fillettes dans l'incendie volontaire de leur maison. Lors de son procès, sa culpabilité reposait sur deux "piliers", selon l'accusation : des preuves médico-légales d'une part, et le témoignage d'un de ses co-détenus d'autre part. Deux piliers qui se sont aujourd'hui effondrés, grâce à un travail de longue haleine mené par des enquêteurs privés, et mis au jour dans un long article du Washington Post , documents à l'appui.

Un coupable idéal ?

Retour sur l'affaire. Dans la matinée, du 23 décembre 1991, l'épouse de Todd, Stacy, est partie faire des achats de Noël, laissant son mari et leurs trois enfants à leur domicile, une petite maison dans la ville de Corsicana, au Texas. Sans emploi à l'époque, Todd, un grand gaillard moustachu de 23 ans, racontera plus tard avoir été réveillé par les cris d'une de ses petites, Amber, 2 ans, criant "Papa ! Papa !". Selon lui, la maison était alors déjà remplie de fumée lorsque le plafond s'est effondré, l'empêchant d'accéder à la chambre où dormaient également ses jumelles Karmon et Kameron, âgées d'à peine un an. L'homme appelle ses voisins à l'aide, les suppliant de l'aider à "sortir ses bébés". Mais lorsque les pompiers et les policier arrivent sur place, il est déjà trop tard.

Lors de l’enquête, ses voisins dresseront de lui un portrait accablant : amateur de "bière et de musique heavy metal", il serait un homme violent, un mauvais père de famille. N'a-t-il d'ailleurs pas pris soin d'écarter sa voiture de la maison en flammes alors que ses "bébés" étaient encore à l'intérieur, comme l'assure un voisin ? Lorsque l'expertise conclut à un incendie criminel, l'homme est mis derrière les barreaux. Mais il manque encore des preuves au dossier, trop fragile, pour incriminer le père. C'est un témoignage crucial, venu de son compagnon de cellule, qui achèvera de convaincre les juges de sa culpabilité : Johnny Webb, jeune toxicomane alors âgé de 22 ans, purge une peine pour vol dans une prison du comté de Navarro. Il raconte à la barre que Todd lui a confessé le crime. L'accusé s'en défend, mais le couperet tombe : en mars 1992, trois mois après le drame, Cameron Todd Willingham est condamné à la peine capitale et exécuté le 17 février 2004 par injection létale.

Un dossier vide aujourd’hui

En 2010, Johnny Webb brise un terrible silence et revient sur son témoignage. Johnny raconte que Todd ne lui a jamais avoué son crime. Pire, ce mensonge a été monté de toute pièce avec le procureur du comté de Navarro, John H. Jackson, qui lui demandé la preuve qui lui manquait pour faire condamner le père de famille. "Ce mec est coupable", lui a-t-il assuré, en lui proposant ce marché : "Si tu m'aides, ton cambriolage n'existera plus". Recueillis par Innocence Project , qui travaille à démontrer l'innocence des condamnés, une série de documents extrêmement accablants pour l'homme de loi ont été divulgués ce lundi par le Washington Post pour la première fois. Ils montrent comment le détenu s'impatiente, après son faux témoignage, de ne pas être aidé. Et comment le procureur, de son côté, lui demande d'attendre et lui fait verser de l'argent.

Depuis 2010, de nouvelles expertises viennent aussi contredire la première version des enquêteurs : l'incendie n'est pas d'origine volontaire mais accidentelle ou inconnue. Les "deux piliers" de l'accusation se sont effondrés. Le dossier de Willingham est donc quasiment vide. Et si ces documents avaient été divulgués avant 2004, nul doute que l'homme aurait eu suffisamment de motifs pour réclamer un nouveau procès. Il n'aura jamais eu cette opportunité. Dans un grief déposé le 25 juillet avec le Barreau de l'État du Texas, Innocence Project demande l'ouverture d'une enquête sur les malversations du procureur Jackson, aujourd'hui retraité. "L'homme, écrivent-ils dans la plainte, a violé les principes de base de la profession juridique, et l'a fait avec de terribles conséquences... l'exécution d'un innocent". A ce jour, aucun condamné à mort n'a été réhabilité à titre posthume aux Etats-Unis.

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