Ex-espion russe empoisonné : "Je comprends que les Britanniques y voient la main de Moscou", affirme un ancien de la DST

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DÉCRYPTAGE - Alors que la police britannique a confirmé que l'ex-espion Sergueï Skripal et sa fille avaient été victimes d'une tentative d'assassinat par empoisonnement dimanche 4 mars, les yeux se tournent vers la Russie. Un ancien espion français de la DST nous explique pourquoi.

Qui a tenté d'assassiné Sergueï Skripal ? Et pourquoi ?  Dimanche 4 mars, cet ancien agent double russe et sa fille ont été retrouvés inconscients sur le banc d'un centre commercial de Salisbury en Angleterre. Après analyse, la police a affirmé qu'ils avaient été victimes d'une tentative d'assassinat à l'aide d'un agent innervant, une substance chimique qui agit sur le système nerveux, pouvant causer la mort. Vendredi dernier, les recherches ont été encore élargies avec l'aide de 200 militaires.  Car cet empoisonnement est en passe de devenir une affaire d'Etat. Le Royaume-Uni accuse indirectement la Russie d'être à l’initiative de cette tentative d'assassinat. "Nous avons les bonnes personnes avec les bonnes compétences pour aider  dans cette enquête cruciale", assure le ministre de la Défense Gavin  Williamson.


La Première ministre britannique Theresa May a affirmé lundi qu'il était "très probable que la Russie soit responsable" de l'empoisonnement de l'ex-agent double russe Sergueï Skripal, dans une déclaration devant les députés britanniques.


Qui avait intérêt à éliminer Sergueï Skripal ? Paul-Louis Voger, ancien espion au service de la DST et de la DRCI, devenue la DGSI et auteur de l'ouvrage Je ne pouvais rien dire, un ancien espion raconte publié le 14 février dernier, nous livre son analyse.

Antoine Llorca : Pensez-vous que les accusations du Royaume-Uni à l’égard de la Russie sont justifiées ?

Paul-Louis Voger : Je ne suis pas surpris que les autorités britanniques montent au créneau. Ça doit être la goutte d'eau qui fait déborder le vase, surtout après l'assassinat d'Alexandre Litvinenko (ndlr : un ancien espion russe assassinée à l'aide de Polonium-210 au Royaume-Uni) en 2006. Je comprends que les Britanniques puissent y voir les services russes et la main de Moscou. Pour moi, on est encore dans ce scénario là mais il faut rester très prudent. L’enquête de Scotland Yard doit se poursuivre. Mais il faut comprendre que les Britanniques ont déjà subi ce type d’affaire vis-à-vis des services russes notamment lorsque dans les années 2000, ils avaient hébergé des oligarques russes opposants au Kremlin. Donc en effet, à la lumière des cas précédents, on peut ne pas exclure une responsabilité de la Russie.

Antoine Llorca : Une tentative d’assassinat par empoisonnement ressemble-t-elle aux méthodes des services de renseignement russe ?

Paul-Louis Voger : Il faut savoir que dans la culture criminelle russe, depuis Lenine et Staline, l’utilisation du poison contre des opposants politiques, des rebelles, des dissidents ou des transfuges est classique. C’est fréquent chez les Russes d’utiliser l’empoisonnement soit pour faire passer des messages ou pour faire pression. Il y a même eu récemment des exemples de recours à l’empoisonnement pour provoquer des maladies sans que la personne ne décède, un autre moyen de faire passer un message.

Antoine Llorca : Vous pensez que c’est un moyen pour l’état russe de lancer un avertissement aux espions travaillant pour le compte du FSB (Ex-KGB) ou du SVR (service de renseignement extérieur) ?

Paul-Louis Voger : Ce ne sont que des supputations, il y a des fortes probabilités certes mais on ne peut pas l’affirmer. Mais oui, c’est assez classique de la part des services russes de faire passer des messages et d’intimider de cette manière.

Antoine Llorca : Pourquoi les services russes auraient-ils un intérêt à tenter d’assassiner Sergueï Skripal ?

Paul-Louis Voger : C’est une question que je me pose. Quelles étaient les activités de Skripal entre 2010 et aujourd’hui ? Avaient-ils des contacts avec des réseaux hostiles aux intérêts russes ? Il faut savoir qu’Alexandre Litvinenko avait des contacts avec des dirigeants de la rébellion tchétchène. On ne peut savoir ce que Skripal a fait. A-t-il franchi une ligne rouge que les Russes avaient fixée lorsqu’il a été échangé en 2010 ? Avait-il des informations sur la Russie qu’il avait gardées pour lui et qu’il s’apprêtait à fournir aux Britanniques?

Antoine Llorca : Les trois agents échangés avec Skripal doivent-ils craindre pour leur vie ?

Paul-Louis Voger : Je serais à la place des trois agents russes échangés en 2010 en même temps que Skripal, je serais un peu inquiet. D’autant plus que ce ne sont pas des transfuges (ndrl : des traîtres dans le jargon de l’espionnage), ce sont quatre officiers du renseignement russe qui ont été échangés en 2010 et qui ont purgé la majorité de leur peine (ndlr : Ils étaient accusés de "haute trahison" après avoir transmis des informations au MI6) et ont été échangés en 2010 avec des agents dormants russes basés aux Etats-Unis. C'était une affaire tout à fait claire et transparente donc ces quatre agents dont Skripal n’avaient pas à se cacher particulièrement.

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