Emmanuel Macron au Liban : tentative d'ingérence ou preuve d'amitié ?

Emmanuel Macron au Liban : tentative d'ingérence ou preuve d'amitié ?
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DÉCRYPTAGE - En visite à Beyrouth après l'explosion dévastatrice survenue deux jours plus tôt, le président français a appelé jeudi à un "profond changement" de la part des dirigeants libanais. Un signe d'ingérence ? Ou, au contraire, une marque d'affection ? LCI analyse ce déplacement.

Le Liban et la France entretiennent une relation forte, il n'y a aucun doute. Mais cette amitié serait-elle devenue un brin envahissante ? En tout cas, ce jeudi 7 août, le président libanais a tenu des propos très clairs. "Ce n'est pas sous le mandat de Michel Aoun que l'on touchera à la souveraineté libanaise", a-t-il affirmé, parlant de lui à la troisième personne. 

Un message qui, s'il n'est pas explicitement destiné à Emmanuel Macron, semble néanmoins être une réponse à la visite de son homologue français dans le quartier sinistré de Gemmayzé, à Beyrouth, où celui-ci a assuré devant une population meurtrie que la France était "là pour aider le peuple, pas ses politiques". De quoi pousser certains observateurs à l'accuser d'"ingérence" quand d'autres y voient au contraire une "prestation courageuse".

"Un one-man-show arrogant"

Comme l'a noté le politologue Frédéric Encel sur LCI, si "tous les présidents de la Ve République ont exprimé une véritable amitié" pour le Liban "jamais ils ne l'ont fait avec une telle force, avec une telle rapidité et en de tels termes". Raison pour laquelle ce déplacement a été particulièrement commenté. Vu de l'Hexagone, il n'a visiblement pas plu à tout le monde. À commencer par Jean-Luc Mélenchon, qui fut l'un des premiers à réagir. Intransigeant, le chef de file de La France insoumise a directement "mis en garde contre une ingérence", qui ne sera "pas acceptée". À l'extrême droite aussi, on critique cette visite, à l'image de Jordan Bardella, numéro 2 du Rassemblement national, qui a dénoncé sur Twitter un "one-man-show arrogant et moralisateur"

Des accusations que le principal concerné balaie d'un revers de main. "À ceux qui disent ingérence, je réponds simplement : non", a-t-il lancé jeudi sur BFMTV, plaidant plutôt l'"amitié" et l'"exigence". S'il est vrai qu'il a réclamé un "profond changement" de la part des dirigeants locaux, accusés d'incompétence et de corruption par une population en colère, il estime que "si la France ne joue pas son rôle, celle de puissance qui croit au multilatéralisme, qui croit dans l'intérêt du peuple libanais, l'ingérence elle sera celle d'autres puissances". C'est d'ailleurs l'observation "un peu provocatrice" qu'a faite Frédéric Encel, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient, sur notre antenne : "Est-ce-que cette 'ingérence' d'un pays objectivement allié, qui donne beaucoup au Liban, est plus ou moins préférable que l'ingérence de l'Iran ?" La question est posée.

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Le maître de conférences à Sciences Po n'est du reste pas tout à fait d'accord avec les reproches d'une partie de l'opposition, pensant plutôt que le chef de l'Etat n'a fait que "traduire objectivement l'exaspération d'une grande partie de la population, et notamment de la jeunesse". Cette population, justement, qu'en pense-t-elle ? Comme le relève Le Courrier international dans sa revue de presse, les médias locaux sont "quasi unanimes" et saluent cette visite historique. Le grand quotidien libanais An-Nahar titre par exemple sur "Macron, le rebelle à Beyrouth", tandis que le journal francophone L'Orient-Le Jour fait sa Une de jeudi en affichant "Macron au Liban : espoir et camouflet", évoquant un président français "à l'écoute de la société civile libanaise"

Un point de vue que semble partager la population. Comme en témoigne le journaliste Arthur Sarradin sur place, une partie d'entre elle, "très francophile", était "ravie" de cette présence dans laquelle elle place "beaucoup d'espoir". "Certains appelaient même à un nouveau mandat français", relève-t-il sur Twitter, citant cette pétition, signée près de 60.000 fois, qui demande à ce que "le Liban repasse sous mandat français pour les dix prochaines années".  Un texte qui ne représente qu'une partie minoritaire d'un peuple qui s'est surtout servi de la venue d'Emmanuel Macron - qui n'a pas hésité à se confronter à la colère populaire, pour le présenter comme un exemple à prendre pour le gouvernement en place. Gouvernement qui, lui, n'avait jusqu'alors pas daigné se déplacer. 

Une symbolique également relevée par le journaliste Élie Fayad dans son édito intitulé "Assistance à peuple en péril". Dans les pages de L'Orient-Le Jour, il écrit que l'image de la femme qui s'est jetée dans les bras d’Emmanuel Macron représente "le portrait en négatif du pouvoir libanais en place, totalement absent de cette image qui rassemble, une fois de plus, la France et ce qui fait l'essence du Liban"

"Un porte-parole des organisations internationales"

Si pour certains le chef de l'Etat est donc un fidèle ami venu se faire l'écho de citoyens endeuillés, d'autres y voient un déplacement normal pour le représentant d'un pays qui n'a eu cesse de mettre la main au porte-monnaie. Le site libanais Daraj, qui a titré sur "Macron à Beyrouth, président de la République libanaise", souligne en effet que quelques jours avant le drame, c'était son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui était venu porter ce discours, refusant de donner des dizaines de milliards d'euros que l'Hexagone avait pour habitude "d'offrir en subventions"

C'est aussi ce que rappelait le diplomate Gérard Araud ce matin sur LCI. Ancien représentant de la France aux Nations Unies, il a mentionné la réunion du CEDRE, qui a eu lieu en avril 2018, au cours de laquelle plus de onze milliards de dollars ont été mis sur la table pour "préserver le trésor qu'est le Liban dans la région" à condition de certains réformes. "Depuis, la France n'a eu cesse de demander aux Libanais de remplir ces conditions. Encore il y a quelques semaines, Jean-Yves Le Drian était à Beyrouth pour dire pour la énième fois à un système politique libanais ossifié totalement paralysé : 'Mais faites votre part du travail !'" 

Pour cet observateur avisé, Emmanuel Macron s'inscrit même en "porte-parole des organisations internationales", telles que le FMI et la Banque mondiale, qui sont "derrière lui". Sur le même ton, Frédéric Encel considère lui aussi que le président est venu "traduire l'exaspération de la communauté internationale". "Vous avec un certain nombre d'Etats qui donnent au Liban, généralement à fonds perdus, sans savoir ce que cet Etat fait de cet argent." 

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Une stratégie qui séduit à l'étranger. En tout cas en Allemagne, avec le quotidien Der Spiegel qui rend hommage à la prestation du président. "En se rendant si prestement au Liban pour témoigner son soutien à la population", Emmanuel Macron endosserait le "leadership" du continent, et enverrait un "signal fort venant d'Europe".

Une "opération de com'" ?

Si le quotidien salue l'initiative invitant l'Allemagne à "en prendre de la graine", tout le monde n'aime pas qu'on s'exprime en son nom. C'est le cas du quotidien italien La Repubblica, qui titre pour sa part sur le "grand jeu" du chef d'Etat français, qui l'accuse de "tisser un réseau géopolitique pour repousser les velléités hégémoniques de la Turquie en Méditerranée". Cette visite coïncide en effet avec l'annonce d'un accord maritime, énergétique et économique entre la Grèce et l'Egypte. "Humiliée par la Turquie en Libye, elle est déterminée à répondre à Ankara dans ce Liban qui fut jadis la cour des sultans au Moyen-Orient", croit savoir le journal transalpin. 

Idem en Belgique, où le journal néerlandophone De Morgen dit avoir assisté à un "grand concert" en Méditerranée, avec Paris comme chef d'orchestre, décrite comme "interventionniste" et en pleine "opération de com'". "Le président Macron se pavane en héros dans les rues de Beyrouth", peut-on lire, l'auteur voyant dans ce "tableau assez insolite" une population libanaise "portant aux nues le dirigeant de ce pays même dont elle s'était jadis émancipé".

C'est cette mémoire coloniale - qui resurgit avec la venue en sauveur du représentant de l'Hexagone - que déplore aussi Al-Akhbar, quotidien proche du Hezbollah, jugeant qu'Emmanuel Macron a un double langage : "Le malheur du Liban, avec la visite de l'invité chargé d'une dure mémoire coloniale, n'est pas dans ce que l'homme pense, ni dans la manière dont il exprime ses pensées, mais plutôt dans la nature de ce qui lui a été dit à Beyrouth." 

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Ce voyage au Proche-Orient est donc, sans surprise, interprété différemment en fonction du point de vue et des intérêts de chacun. Toujours est-il que tout le monde s'accorde pour dire que la France fait parler d'elle. Et c'est un euphémisme. De quoi conclure, comme l'a fait Gérard Araud, par un résumé simple : avec ce déplacement, le locataire de l'Elysée a fait un pari, donc oui, "il risque l'échec"

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