"Pendez-les" : après le choc, la colère des Libanais contre leurs dirigeants

Après le cataclysme de Beyrouth, la colère gronde au sein de la population libanaise, déjà éprouvée par la crise.
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COLÈRE - Au milieu des débris de verre, devant des immeubles soufflés par l'explosion, Emmanuel Macron a pu mesurer l'ampleur du mécontentement des Libanais ce jeudi. Une colère partagée aussi bien dans les médias que sur les réseaux sociaux, et qui pourrait s'inviter dans les rues.

"Aujourd'hui, nous pleurons, pansons nos blessures et réparons ce qui est brisé. Mais demain, nous nous battrons." Ce sont les mots simples, acérés, d'un internaute sur Twitter. Au surlendemain de la double explosion qui a touché Beyrouth ce mardi 4 août, l'heure est désormais à la colère. Si les Libanais sont toujours solidaires, ils sont beaucoup plus furieux. Et ne comptent pas sur leurs dirigeants pour apaiser leur peine. 

Le gouvernement accusé de "négligence"

Car si les autorités ont annoncé qu'elles se donnaient quatre jours pour établir les responsabilités, personne n'attend réellement l'aide de l'Etat. Au contraire, c'est lui qui est pointé du doigt pour sa "négligence", pour reprendre les termes de Jad Chaban, professeur d'économie à l'Université américaine de Beyrouth. 

Selon lui, après les premières révélations qui ont fait état des 2750 tonnes de nitrate d'ammonium - à l'origine des explosions, selon le Premier ministre libanais - stockées dans le port pendant au moins six ans, on ne "peut pas parler d'un 'accident'". Il s'explique : "Des employés du port aux chefs d'État, tous savaient ce qui était entreposé là pendant des années. C'est un crime, une attaque de voyous installés aux responsabilités contre leur propre peuple." 

De nombreux Libanais exigent désormais qu'on leur rende des comptes. Mais ne veulent pas d'une enquête diligentée par le gouvernement. De fait, note Human Rights Watch, il n'y a "aucune certitude" quant aux résultats que pourraient obtenir une enquête nationale. Dans un communiqué, l'ONG demande que des "experts internationaux" soient donc déployés sur place. 

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Au-delà d'être accusé d'impartialité, l'exécutif libanais est aussi critiqué pour sa gestion de la catastrophe. Et pour cause, après la tragédie, seul le gouverneur de Beyrouth s'est déplacé sur les lieux du drame. Et encore plus agaçant pour la population, dès les premiers instants, les ministres, les juges et les autorités du port n'ont fait que rejeter les responsabilités, le ministre du Travail affirmant même à la chaîne Al Jazeera que le sujet n'était pas de son ressort. "Aucun ministre ne savait ce qu'il y avait dans les hangars ou les conteneurs, et ce n'est pas mon travail de le savoir", a ainsi déclaré Michel  Najjar.

Une indécence qui s'ajoute aux défaillances, négligences et autres petites phrases, qui mettent le feu aux poudres. Pour un bénévole sorti avec son balai et ses gants interrogé par TF1, la solidarité qui se crée pour nettoyer les rues permettra de s'unir "pour nettoyer le pays de la corruption et des voleurs". Et d'insister : "Aujourd'hui, nous tenons des balais mais peut être que demain nous nous lèverons pour de bon." 

Des prévisions qui pourraient devenir réalité ? Oui, d'après plusieurs observateurs, qui estiment que ce drame va encore exacerber la crise politique et économique d'un pays toujours meurtri par la guerre civile. "La colère qu'il y a aujourd'hui au Liban, moi je ne l'avais jamais vue", confie Ziad Majed sur LCI. Pour ce politologue franco-libanais, la colère populaire se dirige "à la fois contre l’irresponsabilité" des représentants politiques et "contre l'humiliation qu'ils font subir à des millions de Libanais, à leur arrogance et aussi à leur  médiocrité à laquelle s'ajoute leur corruption"

Les médias et les réseaux sociaux, reflets de la colère

Une rage si forte qu'elle s'invite dans les médias. "C'est votre lâcheté et votre négligence qui a tué les gens", a par exemple lancé un célèbre journaliste libanais. Dans son talk-show politique, Marcel Ghanem, n'a pas été tendre, décrivant la classe politique comme des "criminels, des sauvages, des ignobles", sur qui il "crache". "On vous crache dessus. On vous crache mille fois dessus, sur chacun d'entre vous." Plus intraitable encore, l'influent présentateur Ramez al-Qadi, qui a tweeté : "Soit ils continuent de nous tuer, soit nous les tuons." Idem dans la presse écrite, avec le journaliste Samir Frangié qui promet sur un site d'informations indépendant que "la vengeance ne se fera pas attendre". Et conclut son article par un funeste : "Nous collecterons le verre dans les rues, nous le garderons entre nos mains et, le jour venu, nous en remplirons vos tombes."

Des propos qui trouvent écho sur les réseaux sociaux. Ulcéré par les conditions ayant entraîné le cataclysme, chacun en va de son appel à la "vengeance". "Sans sommeil dans Beyrouth post-apocalyptique. Sans sommeil, complotant la vengeance contre les incompétents criminels qui dirigent ce pays depuis des décennies", écrivait l'activiste Nay El Rahi sur Facebook le soir du drame. Le lendemain, le hashtag "علقوا_المشانق" ("accrochez la potence" en arabe) était dans le top des tendances Twitter au Liban. "Jour 2. Mes réseaux sociaux sont remplis du mot 'guillotine'", témoigne une Beyrouthine

Plus de cent morts, mille blessés, 300.000 sans logements et zéro démission- Un Beyrouthin sur Twitter

Un parfum révolutionnaire flotte dans l’air, et son arôme commence à se faire sentir dans les rues, avec le hashtag qui s'invite aux balcons. Lors d'une visite "surprise" dans Beyrouth, l'ancien Premier ministre libanais Saad Hariri a d'ailleurs pu en faire le constat. Voulant se prêter au bain de foule, il a été bousculé par des bénévoles venus distribuer des biens alimentaires ou nettoyer les débris. Une jeune femme, qui a hurlé à l'encontre de sa voiture "n'ose pas rêver d'y revenir [au pouvoir ndlr.] à nouveau", avant d'y asséner un coup de pied, a été violemment écartée par la sécurité privée de l'ancien chef du gouvernement.

Indéniablement, les bouts de verres semés par le souffle de l'explosion ont accru la tempête populaire annoncée. Dernier à avoir été témoin des signes de cette colère grandissante, le président Emmanuel Macron. En déplacement à Beyrouth ce jeudi, il a été interpellé par la foule qui lui a demandé d'agir contre les dirigeants au pouvoir. "Ce qui est demandé à la France, ce n’est pas une aide, c’est une action politique pour nous aider à nous débarrasser de cette classe politique", l'a imploré un habitant, décrivant les dirigeants comme des "terroristes"

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"C'en est fini de cette classe politique pourrie. Ils ont ruiné notre pays et nous ont tué hier", a souligné un autre. Un appel à l'aide au président français, à défaut de pouvoir en faire part à leurs responsables nationaux. Signe de la défiance, aucun d'entre eux n’a encore osé se rendre sur place pour prendre le pouls du courroux de cette population plus que jamais meurtrie. 

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