Frédéric Encel : "Ariel Sharon est un véritable pragmatique"

Frédéric Encel : "Ariel Sharon est un véritable pragmatique"

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ENTRETIEN – A l'heure où, après près de huit ans de coma, la santé d'Ariel Sharon s'est fortement dégradée, metronews a interrogé Frédéric Encel, docteur en géopolitique, professeur à l'ESG Management School et maître de conférence à Sciences Po Paris sur le parcours de l'ancien Premier ministre israélien, à la fois héros de guerre et "boucher" de Sabra et Chatila, mais également instigateur du démantèlement des colonies de la bande de Gaza.

Comment était perçu Ariel Sharon au moment de son attaque cérébrale, en 2006 ?
Ariel Sharon était alors très populaire en Israël. Il a été élu triomphalement en 2001 et 2003. Il a quitté ensuite le Likoud, le parti nationaliste qu'il a contribué à façonner, pour créer le parti centriste Kadima afin d'évacuer la bande de Gaza. Et cela a marché.

Peut-il alors transformer en profondeur la situation au Proche-Orient ?
En profondeur, sans doute pas. De faucon, Ariel Shatron n'est pas devenu colombe. Mais c'est un véritable pragmatique. Si on ne peut savoir comment aurait évolué sa politique, on sait que le rythme des implantations en Cisjordanie ne s'était pas infléchi au moment du retrait des colonies de la bande de Gaza. Un retrait qui avait comme objectif de renforcer la position d'Israël sur la Cisjordanie, la partie des territoires palestiniens la plus importante, et le coeur d'Eretz Israel pour les nationalistes et les religieux.

Cette décision historique de démantèlement n'est donc pas étonnante de la part d'Ariel Sharon...
Non. D'autant moins qu'il faut se rappeler qu'en 1982, déjà, Ariel Sharon, ministre de la Défense, avait assumé le démantèlement de toutes les implantations du désert égyptien du Sinaï. Des implantations qu'il avait lui-même contribué à soutenir. A la différence de Begin, Olmert ou Netanyahou, Sharon n'est pas un nationaliste sioniste historique. C'est Ariel Sharon qui entame la construction du mur de sécurité en Cisjordanie. Un projet qui est la hantise de la droite puisqu'il acte la séparation entre les implantations, d'une part, et le reste du pays, d'autre part. Il faut se rappeler que seule la gauche parlait de construire ce mur jusque-là. C'est finalement Sharon qui le réalise à partir de 2002.

Diriez-vous qu'il dirigeait plus en fonction d'une stratégie que de convictions politiques ?
Je dirais plutôt que sa conviction, c'était le plus grand Israël possible. Pas le "grand Israël", au sens des nationalistes radicaux, mais le plus grand qui soit. Ariel Sharon est un leader qui s'est battu pour obtenir plus, mais qui a su reculer pour obtenir mieux, quitte à remettre en cause ses convictions.

De part ses faits d'armes, Ariel Sharon est-il l'une des dernières figures jouissant d'une aura militaire en Israël ?
La dernière. Non pas qu'il n'y ait plus de figures militaires en Israël mais il n'y a plus de champs de bataille épiques. Au même titre que Ytzhak Rabin, ce statut d'héros de guerres lui a conféré une autorité politique dont il se servait pour diriger.

Ariel Sharon a-t-il laissé un héritage politique en Israël ?
Ariel Sharon n'est pas un théoricien et n'a jamais été un homme politique de premier rang. Il est arrivé au pouvoir en 2001, dans un contexte de crise politique et en pleine intifada. Je ne connais pas aujourd'hui d'école de pensée en Israël se revendiquant d'Ariel Sharon. En revanche, il reste à la fois l'incarnation du courage et de l’intrépidité militaire. Son image de combattant demeurera.

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