Fukushima : pourquoi le Japon va-t-il rejeter l'eau contaminée à la mer ?

Fukushima : pourquoi le Japon va-t-il rejeter l'eau contaminée à la mer ?

POINT - Le Premier ministre japonais l'a annoncé ce mardi 13 avril : plus d'un million de mètres cubes d'eau contaminée, issus de la centrale nucléaire de Fukushima vont être déversés dans la mer. Le physicien nucléaire David Boilley explique à LCI pourquoi le gouvernement japonais a dû s'y résoudre.

Si le procédé semble effrayant, il était envisagé depuis plusieurs années et semblait techniquement inéluctable. Une quantité d'eau vertigineuse a été utilisée pour le refroidissement du combustible nucléaire depuis l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima il y a dix ans, à la suite d'un séisme et d'un tsunami. 

Contaminée par plusieurs substances radioactives, cette eau est depuis stockée sur le site, qui arrivera bientôt à saturation. Physicien et observateur de la situation à Fukushima depuis la catastrophe de 2011, David Boilley nous aide à comprendre pourquoi la solution du rejet de l'eau a la mer a été choisie et les risques qu'elle suppose.

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D'où vient toute cette eau ?

David Boilley : Dans le fonctionnement normal d’une centrale, les combustibles, quand ils ont été irradiés ils sont très chauds, doivent être refroidis dans des piscines prévues pour ça. Mais à Fukushima, il y a eu fusion du cœur, c’est-à-dire que les combustibles qui étaient dans le cœur du réacteur ont fondu, percé la cuve, et se sont accumulés dans l’enceinte de confinement, au pied des réacteurs. Dans une piscine de refroidissement, en principe, le combustible radioactif est enfermé dans une gaine métallique ; ce qui limite les échanges, et donc la pollution de l’eau. Or, à Fukushima, cette gaine a fondu, elle est maintenant inexistante. TEPCO (la compagnie qui possède et gère la centrale, NDLR) doit donc arroser ces combustibles fondus en continu et une partie de la radioactivité qu’ils contiennent passe dans l’eau. 

Pour récupérer cette eau et la stocker, ils la pompent dans les sous-sols, qui en sont inondés. Ils la décontaminent partiellement, et en réinjectent une certaine proportion pour le refroidissement. Ce qu'il reste est placé dans des cuves, après décontamination. Ce sont des cuves de 1000 mètres cube chacune en moyenne, pour un total de 1,2 millions de mètres cubes stockés aujourd’hui (soit l’équivalent d’environ 400 piscines olympiques, NDLR). Il faut comprendre que ce processus de refroidissement va continuer, le rejet en mer annoncé aujourd'hui n’est que celui du stock déjà accumulé. Tant qu’on n’a pas la technologie pour reprendre le corium, c’est-à-dire le combustible fondu, il faudra continuer à arroser pour refroidir et cette eau de refroidissement se contaminera. Un être humain meurt en quelques minutes à proximité du corium, donc on pense utiliser des robots. Un prototype de robot devait essayer de prélever quelques grammes cette année : mais il y en a 880 tonnes à reprendre, on en est donc très loin.

Par ailleurs, la centrale est sur le chemin des nappes phréatiques, dont l’eau s’infiltre dans les sous-sols des bâtiments des réacteurs, où elle se mélange à l’eau déjà contaminée par les opérations de refroidissement. Donc TEPCO récupère encore plus d’eau que ce qu’ils injectent, c’est pour ça qu’un tel surplus s’est accumulé. Juste après la catastrophe, il y avait 400 m3 d’excédent  par jour. Là ils ont réussi à réduire à 100 m3 par jour, notamment en pompant les nappes phréatiques en amont. C’est une cuve supplémentaire tous les 10 jours sur le site de la centrale : et ils n’auront tout simplement plus assez de place en 2022. 

Un rejet en mer étalé sur plus de 30 ans

Ce processus de rejet des eaux contaminées à la mer sera en fait très long ?

Plus de trente ans ! En fait, en temps normal, toutes les centrales du monde sont soumises à des autorisations de rejet de la radioactivité. Dans le contexte post-accidentel de Fukushima, il est impensable de relever le niveau de ces autorisations, donc TEPCO va devoir effectuer ses rejets en mer dans le respect des limites autorisées. Ça fait des années qu’ils pensent au scenario du rejet, il n’a rien de nouveau. Mais les premières consultations publiques, dès 2018, avaient révélé que les concentrations résiduelles dépassaient largement les niveaux autorisés pour un rejet. TEPCO a dû reconnaître que le traitement était insuffisant, et s’est engagé à reprendre le processus de décontamination.

Le problème du tritium, qu'on ne sait pas filtrer

Quels sont les éléments dangereux qui pourraient être rejetés en mer ?

Actuellement il y a 62 radio-éléments présents. C’est surtout du strontium qui dépasse les autorisations de rejet, mais pas seulement. Si on suppose que TEPCO a bien tout retraité une deuxième fois, et que cette eau satisfait aux normes, il va rester du tritium. C’est de l’hydrogène radioactif, et qui lui est très compliqué à séparer. En fait, il n’y a aucune solution effective, simple à mettre en œuvre, pour filtrer le tritium. 

Le stock de tritium présent dans les cuves de Fukushima est de l’ordre de 860 térabecquerels (unité de mesure de la radioactivité, NDLR). Ça représente seulement deux mois et demi de rejet de l’usine de retraitement de la Hague. Cela ne veut pas dire que c’est insignifiant : on trouve de la contamination en tritium dans toute la Manche, et jusqu’en mer du Nord. C’est d’ailleurs un sujet de controverse*

TEPCO est autorisé à rejeter un maximum de 22 térabecquerels par an : donc il lui faudra plus de 30 ans pour rejeter cette eau contaminée en mer. De plus, il faudra d’abord en diminuer la concentration, qui, elle aussi, est limitée : ils vont devoir essayer de diluer cette masse d’eau, avant même de débuter les opérations de rejet en mer. 

L'évaporation, une fausse bonne idée

Y avait-il des alternatives techniques ? On a parlé d’évaporation…

Oui, face à la polémique, le gouvernement japonais avait mis en place une commission qui a évoqué certaines alternatives, mais pour moi, c'était essentiellement du spectacle. Les solutions explorées n’étaient pas réalistes, dès le départ. Évacuer plus d’un million de m3 par évaporation, imaginez la quantité d’énergie qu’il faut pour faire ça ! En plus le tritium ne disparaîtrait pas, il monterait dans l’atmosphère, donc il faudrait le faire quand le vent souffle vers la mer… et on obtiendrait le même résultat qu’avec le rejet. La seule hypothèse alternative raisonnable était de continuer le stockage, ce qui a également été évoqué. Sauf que ça veut dire acheter les terrains autour du site. Il y a de la place, puisque la zone est très contaminée, et que plus personne n’y habite. Mais s’agrandir signifierait étendre sa vulnérabilité : si un séisme intervient- et au Japon c’est fréquent- toutes les cuves vont-elles tenir ? 

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Les pêcheurs japonais sont très inquiets. Ont-ils raison ?

On peut les comprendre. TEPCO a souvent menti par le passé, ils se sont trompés dans leurs mesures, et ils ont caché régulièrement des informations. Les pêcheurs, eux, sont sinistrés depuis 10 ans. D’abord le tsunami a détruit leurs ports et leurs bateaux, puis il y a eu de forts rejets radioactifs en mer, ce qui a interdit toute pêche pendant longtemps. Ils commençaient seulement à reprendre leur activité et leur inquiétude est légitime. Il n’y a pas vraiment eu d’étude d’impact, TEPCO n’a pas présenté de scenario, quelle serait la concentration radioactive chez les poissons en cas de rejet, par exemple. Et il n’y a pas d’instance de contrôle indépendant, tout est fait pour entretenir la défiance. Il n’y même pas de mesure indépendante de l’eau résiduelle dans les cuves, donc on est obligé de les croire. Et comme ils ont beaucoup menti et trompé dans le passé, est-ce qu’on peut les croire ou non ? 

*David Boilley est par ailleurs président de l'ACRO (Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest)

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