Immigration : entre intimidations et agressions, les ONG empêchées de travailler sur les îles grecques

Immigration : entre intimidations et agressions, les ONG empêchées de travailler sur les îles grecques

INTIMIDATIONS - Sur l'île de Lesbos, les attaques contre les ONG venant en aide aux migrants se sont multipliées depuis qu'Ankara a annoncé l'ouverture de ses frontières vers la Grèce. Entre les bénévoles qui ont fui l'île et ceux qui sont bloqués, leur travail est rendu impossible.

On est loin, très loin de l'hospitalité exemplaire de la Grèce de 2015. Un virage s'est opéré sur l'île de Lesbos depuis que la Turquie a décidé, le 28 février, d'ouvrir ses frontières aux migrants. Face à l'afflux massif de milliers de personnes en quête d'asile et d'un avenir meilleur, locaux et militants d'extrême droite s'en prennent désormais aussi bien aux réfugiés qu'aux ONG qui leur viennent en aide. Entre menaces et agressions, la situation sur place nous est décrite comme "grave".

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Une ONG attaquée par des "fascistes"

Sabrina, membre de l'équipage de Mare Liberum, a vu la tension monter au fur et à mesure. Alors que le bateau de cette ONG, dont la mission est l'observation du respect des droits humains en mer, était en chantier hivernal dans une baie de l’île, ses bénévoles sont venus prêter main forte sur terre. Ils ont notamment décidé de venir en aide aux équipes d'accueil sur les plages. Mais dès le premier jour, c'est la douche froide. "Nous avons immédiatement été immobilisés aussi bien par Frontex [l'agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, ndlr] que par la police locale qui nous empêchaient d'accéder aux embarcations." Sur les côtes, ils sont notamment la cible de nombreuses "intimidations". Celles-ci passent aussi bien par des contrôles routiers incessants que par des heures au commissariat pour vérifier les papiers d'identité. 

Elle observe un tournant réellement violent de la situation le 3 mars dernier. L'équipage est alors au port de Skala Loutron, où est amarrée leur embarcation. Le soir tombé, un groupe d'une "dizaine de personnes" les menace, avant de s'en prendre au bateau. "Ils ont versé du pétrole sur le pont", se remémore la bénévole. "Ils nous ont ordonné de partir, nous assurant qu'ils allaient allumer le feu."

Comprenant qu'elle fait face à des individus dangereux, l'équipe prend la fuite. Avec l'aide d'insulaires attablés dans un restaurant à proximité, les bénévoles coupent les lignes qui les retenaient au port et prennent le large. "Nous sommes partis en mer et depuis, nous essayons d'accoster". Pendant plus de dix jours, l'équipage reste à distance des côtes. À chaque fois qu'ils tentent d'accoster, ils font face à un "rassemblement de locaux énervé". Ce n'est que ce mercredi après-midi qu'ils ont enfin pu rejoindre la terre ferme. 

Les menaces auxquelles a échappé Mare Liberum se sont concrétisées pour une autre ONG. "L'École de la paix" [International School of Peace], un centre d'accueil de l'île, a été incendié ce samedi. S'il n'y a pas de victimes, c'est la quasi totalité de ce bâtiment géré par l'ONG suisse One Happy Family qui a été "sérieusement endommagé".

Un contexte qui est donc "grave", comme nous le décrit Sabrina. D'une part, des habitants "décidés à prendre le pouvoir dans la rue et chasser les ONG", et de l'autre, le "déni du droit d'asile pour les nouveaux arrivants". La Grèce a en effet arrêté d'offrir, depuis le 1er mars, la possibilité pour tout nouvel arrivant d'enregistrer une demande de droit d'asile. Un virage à 180° qui s'explique par "l'épuisement" de la population marquée par des années de crise économique et par un changement politique. Avec un Premier ministre conservateur qui évoque une "invasion" et une "menace" exercée par la Turquie, cette rhétorique s'ancre dans les esprits. C'est pourquoi, si des "fascistes" sont bien à la manœuvre, ils sont aidés par "des locaux excédés par la situation", comme en témoigne Sabrina. "Ils sont fatigués de toutes ces années, et maintenant, ils peuvent prendre un peu le pouvoir dans la rue, sans complexe."

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Désormais, Sabrina peut-elle faire son travail ? "Pour le moment, non", répond-t-elle, excédée. Et c'est réellement là que le problème réside. Face à une situation "trop dangereuse", cette bénévole a vu de nombreux volontaires être renvoyés sur le continent. 

Il y a une vigilance quotidienne- Sabrina, membre de l'ONG Mare Liberum

Mais pas de raison de baisser les bras. Au contraire. Car plus que jamais, leur travail est essentiel sur l'île. "On refuse d'abandonner et de partir", assène Sabrina, "surtout avec tout ce qu'il se passe au Moyen-Orient et en Turquie". Dans les rangs désertés des associations, l'heure est donc plutôt à la solidarité. Et à l'action. "Nous discutons de la stratégie à adopter pour continuer à opérer", nous explique-t-elle ainsi. L'ONG Mare Liberum a notamment porté plainte contre ses agresseurs. 16 associations, dont Sea Watch, sont allées encore plus loin, déposant plainte directement contre l'Union européenne et la Grèce. Ils les accusent de "violations des droits des personnes migrantes et réfugiées". En attendant que les ONG prennent le temps de "documenter" ces violations, la Cour suprême grecque s'est emparée du sujet. Le procureur de cette haute instance a ordonné l'ouverture d'une enquête sur les violences exercées sur des migrants et travailleurs humanitaires. 

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