VIDEO - Catalogne : 4 questions pour comprendre les élections de ce jeudi

DÉCRYPTAGE – Un mois et demi après le référendum sur l’indépendance de la Catalogne et des semaines de tensions en Espagne, les électeurs de la région séparatiste sont à nouveau appelés aux urnes, jeudi 21 décembre. Quels scénarios imaginer ? Que disent les sondages ? Que peut espérer Carles Puigdemont ? Et Mariano Rajoy ? LCI décrypte les enjeux de ce scrutin déterminant en quatre questions.

On prend (presque) les mêmes et on recommence. Un mois et demi après le référendum du 1er octobre sur l’indépendance de la Catalogne et les longues semaines de tensions qui en ont résulté de part et d’autre de l’Espagne, les électeurs catalans sont à nouveau appelés aux urnes ce jeudi 21 décembre. Objectif : faire sortir la région séparatiste de sa torpeur politique alors que le gouvernement conservateur de Madrid l’a placé sous tutelle, suspendant son autonomie, dissolvant le Parlement et destituant ses dirigeants par le déclenchement de l’article 155 de la Constitution le 27 octobre dernier. 


Le chef de l’exécutif espagnol, Mariano Rajoy, n’avait que peu goûté à la proclamation unilatérale d’indépendance de l’éphémère "République catalane" actée quelques heures plus tôt par le leader régionaliste désormais destitué, Carles Puigdemont. Contraint de fuir vers la Belgique pour ne pas être arrêté et emprisonné (comme son ex-numéro deux, Oriol Junqueras, par exemple), l’ancien maire de Gérone, critiqué par ses partisans pour ses atermoiements et pour son côté "tête brûlée" par ses opposants, semble avoir perdu une part de son influence. À tel point qu’il pourrait bien se retrouver relégué au second plan, sinon hors course, dès la proclamation des résultats, lesquels ne seront pas connus avin la fin de la journée, les bureaux de vote fermant à 20H. En attendant d'en savoir plus, LCI décrypte les enjeux de ce scrutin déterminant en quatre questions. 

Que disent les derniers sondages ?

Le match s’annonce serré. Alors qu’ils avancent en rangs divisés contrairement à 2015, avec trois listes pour les représenter (douze au total dont sept "principales"), les indépendantistes pourraient voir une partie de leurs suffrages s’éparpiller. Les instituts de sondages leur prédisent entre 66 et 69 sièges - contre 72 jusque-là - sur 135 (voir l'infographie ci-dessous). Côté unionistes, le Parti populaire de Catalogne (PPC) - antenne locale de la formation de Mariano Rajoy - étant au fond du trou, les voix devraient se porter sur la liste plus consensuelle d’Inés Arrimadas et des centristes de Ciudadanos (Ciutadans en catalan), à qui les estimations attribuent 27 à 31 sièges. Assez pour l’emporter ? Difficile à dire en l’état. La forte participation attendue (80%) pourrait brouiller les pistes. 


La bataille pour la première place devrait probablement se jouer avec la gauche séparatiste de l’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC). Menée par Marta Rovira en l’absence du vice-président catalan destitué et toujours emprisonné, Oriol Junqueras, elle est créditée de 32 à 35 sièges et fait figure de grande favorite. Elle devrait en tout cas ravir le leadership de l’indépendantisme régional aux troupes de Carles Puigdemont, dont la liste Junts per Catalunya devrait obtenir 25 à 29 sièges. L’ancien journaliste à la coupe de Beatles reste cependant la personnalité préférée des électeurs sondés (avec 30,4% d’opinions favorables) pour être le prochain président de la Generalitat, l’exécutif catalan.

Les socialistes du PSC, unionistes et partisans de négociations, se classeraient quant à eux quatrièmes, avec 21 à 24 sièges, même s'ils nourrissent eux aussi l'espoir de gouverner. Suivis par l’alliance de gauche radicale Catalunya en Comù-Podem (branche locale de Podemos) avec 10 à 11 sièges qui, avec sa position intermédiaire ni indépendantiste ni pour l’application de l’article 155, pourrait jouer le rôle d’arbitre. En queue de peloton, l’extrême-gauche séparatiste de la CUP obtiendrait 6 à 8 sièges tandis que le PPC fermerait la marche avec 5 à 7 sièges. 

Quels sont les scénarios envisageables ?

Plusieurs possibilités se dégagent. Première d’entre elles : les séparatistes obtiennent une majorité absolue. Si, comme le prévoient les sondages, elle promet d’être courte, celle-ci leur permettrait d’asseoir leur domination régionale – en 40 ans, la Catalogne n'a eu qu'un président non-nationaliste – et de poursuivre leur chemin vers leur objectif à plus ou moins long-terme : l’indépendance. Deux options se présenteraient alors. La victoire de l’ERC d’une part, qui placerait Marta Rovera et Oriol Junqueras en position préférentielle, et celle de Junts per Catalunya, qui ferait définitivement de Carles Puigdemont l’homme fort de la région, de l’autre. Chacune des deux formations – alliées en 2015 sous la bannière Junts per Sì – devra toutefois obtenir le soutien du petit parti d’extrême-gauche CUP, qui prône une rupture immédiate avec Madrid. 


La consécration des unionistes n’est pas non plus à exclure, puisque Ciudadanos talonne – voire dépasse – l’ERC. L’évènement serait historique. En cas de succès, Ines Arrimadas, 36 ans, a promis de "dialoguer" pour surmonter les divisions particulièrement prégnantes de la société. La jeune femme libérale, avocate de profession, est perçue comme un gage de stabilité et de prospérité retrouvée par les grands patrons (nombreux à avoir quitté la région depuis le référendum). Sa liste devrait cependant avoir à s’associer avec d’autres anti-indépendance ; le PPC ou le PSC en tête. À noter que, selon les observateurs, les socialistes, pour l’instant crédités de 20 à 24 sièges, pourraient créer la surprise.  


Autre option (hautement) vraisemblable : celle d’une victoire étriquée sans majorité absolue, quel que soit le camp, qui pourrait ouvrir une phase d’immobilisme. À l’instar de la situation connue par l’Espagne en 2016, la paralysie serait susceptible de gagner le Parlement, faute d’accord entre les différents mouvements indépendantistes ou unionistes. "La formation d'un gouvernement sera très complexe, même au sein du bloc indépendantiste", estimait récemment le politologue Pablo Simon. Dans cette hypothèse, Catalunya en Comù-Podem et ses 10 à 11 sièges pourraient jouer les "faiseurs de roi". 

Carles Puigdemont a-t-il grillé ses chances ?

Pas vraiment. En exil à Bruxelles, d’où il "mène" campagne à coup d’interviews et de meetings par vidéoconférence, le président catalan destitué jouit toujours d'une certaine crédibilité auprès des électeurs indépendantistes. Comme indiqué plus haut, Carles Puigdemont reste la personnalité préférée des citoyens interrogés par les sondeurs pour se succéder à lui-même. Avec 30,4% d’opinions favorables – largement plus qu’Oriol Junqueras (18,3%), deuxième du classement – selon une enquête publiée lundi 18 décembre, le séparatiste le plus célèbre d’Europe a même vu croître sa cote de popularité ces derniers jours ; il était à 27,6% le 14 décembre. Mais ses tergiversations à répétition semblent néanmoins avoir fait du mal à son mouvement, Junts per Catalunya étant pour l’heure devancée par son ancien allié de l’ERC. 

En vidéo

Le portrait en hashtag : Carles Puigdemont

Autre problème pour celui qui entend récupérer "la dignité" du peuple catalan "humilié" par la mise sous tutelle de Madrid : le mandat d’arrêt ainsi que les poursuites pour "rébellion" et tentative de "sédition" qui le visent. Carles Puigdemont a évoqué récemment la possibilité de rentrer de Belgique à Barcelone pour se présenter à l'investiture du nouveau Parlement, soulignant qu'il serait paradoxal qu'il en "sorte les menottes aux poignets". Une éventuelle interpellation ne manquerait pas de renforcer son image de victime de la politique répressive de Madrid et d'attiser le ressentiment de ses partisans. 

Mariano Rajoy joue-t-il son avenir à la tête de l’Espagne ?

Certains le jugent responsable des maux actuels du pays. En saisissant la Cour constitutionnelle espagnole en 2010 pour détricoter le statut d’autonomie de la Catalogne obtenu quatre ans auparavant, Mariano Rajoy a peut-être creusé son propre trou. La décision, vécue à l’époque comme "une humiliation" par les Catalans, a en tout cas redonné une seconde jeunesse à l’indépendantisme, provoquant d’immenses manifestations dans les rues de Barcelone. Des mouvements populaires qui se sont intensifiés au fur et à mesure des années pour arriver à la situation actuelle. La fermeté du chef du gouvernement – d’aucuns diront son "autoritarisme" – depuis  le référendum du 1er octobre dernier n’a ensuite fait que renforcer la défiance de la région envers lui. 

S’il a tenté de jouer la carte de l'apaisement et a reçu le soutien de ses homologues européens concernant la défense de l’unité de l’Espagne, le dirigeant en poste depuis 2011 a été très critiqué pour sa gestion de la crise. Quoi qu'il en soit, si les unionistes l'emportent ce jeudi, il devrait sortir renforcé. En cas de défaite en revanche, qui aurait tout d’un camouflet, Mariano Rajoy pourrait encore aggraver son cas. Sa réaction sera alors attentivement scrutée. Campera-t-il sur ses positions anti-autonomistes ? Tendra-t-il la main pour de nouvelles négociations ? De son choix dépendra sûrement la pression qui s’exercera sur lui. S’il s’entête, nul ne doute que de nombreuses voix l’appelleraient à partir et à passer la main. 

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