"Aujourd'hui, je vais faire une révolution seul" : le suicide d'un journaliste tunisien réveille les souvenirs du printemps arabe

"Aujourd'hui, je vais faire une révolution seul" : le suicide d'un journaliste tunisien réveille les souvenirs du printemps arabe

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RÉVOLTE - Près de huit ans après le début de la révolution qui avait renversé Ben Ali, le suicide d'un journaliste de Kasserine, le 24 décembre, à l'est du pays, dans un contexte de pauvreté très affirmée, a provoqué des manifestations violentes dans plusieurs villes du pays.

La perspective d'un nouveau printemps arabe souffle-t-elle sur la Tunisie ? Près de huit ans après le suicide de Mohamed Bouazizi, l'immolation par le feu d'Aberrazak Zorgui à Kasserine, dans l'ouest du pays, lundi 24 décembre, pourrait amener une profonde secousse dans la société tunisienne. 

"On a rien eu, on nous a donné le terrorisme"

Un geste terrible, que ce journaliste local, couvrant une région parmi les plus pauvres du pays, a pris le temps d'expliquer dans une vidéo postée 20 minutes avant son passage à l'acte : "On descend dans la rue pour demander le droit au travail, on nous sort le terrorisme. Ça veut dire : 'Taisez-vous et crevez de faim.' [...] Aujourd'hui, je vais faire une révolution seul. Celui qui veut me rejoindre est le bienvenu. Je vais manifester seul, je vais m'immoler par le feu. Si quelqu'un trouve un emploi, mon immolation ne serait pas vaine."


Une dénonciation de la pauvreté et des inégalités dans un pays régulièrement frappé par le terrorisme et qui n'a pas vu les effets économiques et sociaux de la fin de la dictature : "Nous en avons assez. Depuis huit ans, on nous a fait des promesses mais ce ne sont que des mensonges." Et qui, à entendre le journaliste, fait taire les exigences socio-économiques en mettant en avant le risque terroriste. "On a demandé de l'emploi, on a rien eu, on nous a donné le terrorisme. Toujours la même chanson : le terrorisme, toujours le terrorisme." Une réalité moins prégnante depuis 2015 et les terribles attentats de 2015 dans des lieux touristiques (Sousse, le Bardo, Tunis...) mais qui est revenue frapper la Tunisie après l'attentat-suicide du lundi 29 octobre contre la police de la capitale.

Et Aberrazak Zorgui d'appeler "pauvres, chômeurs et marginalisés" de la région de Kasserine à se soulever, comme ils l'avaient fait - parmi les premiers - en 2011 pour mettre à bas la dictature de Ben Ali. "Descendez dans la rue, cassez, brûlez [...] brûlez des pneus !" Un appel suivi d'effet puisque, depuis le 24 décembre, de nombreux heurts ont éclaté dans plusieurs villes du pays. Des affrontements opposant, de nuit comme de jour, de jeunes manifestants aux forces de police. Si Kasserine, où 27 personnes ont été interpellées, est une ville habituée de ces révoltes de "gens vivants mais qui sont morts en réalité", d'autres cités ont également été le théâtre de heurts : Jebniana (à l'est), où des habitants ont réclamé la vérité dans la mort d'un jeune motard de 19 ans et où un individu a essayé de s'immoler par le feu avant d'être sauvé par un policier.  Mais aussi à Tebourba, à 30 kilomètres de Tunis, où 5 interpellations ont eu lieu.

Les dirigeants "responsables du désarroi de notre jeunesse"

Du côté du gouvernement, mené par une coalition mêlant Ennahda (islamistes) et Nidaa Tounes (qui avait rassemblé les partis d'opposition après le départ de Ben Ali), on se limite à pointer du doigt le fait qu'Aberrazak Zorgui ne s'est pas donné la mort seul. Une personne a ainsi été arrêtée pour son implication présumée dans l'organisation de l'immolation par le feu. Le porte-parole du ministère de l'Intérieur a affirmé sur Mosaïque FM que ces manifestations ne portaient "pas de revendication sociale" et "n'étaient pas spontanées". A Kasserine, 27 personnes ont été interpellées depuis le début des événements.


Cité par l'AFP, Le Quotidien ne se montre pas tendre avec les dirigeants tunisiens, "responsables du désarroi de notre jeunesse, de son désespoir et de sa frustration." Cet acte, soutient le syndicat national des journalistes tunisiens, "traduit la souffrance de ce jeune et celle de tous les jeunes". Et l'organisation de souligner la responsabilité des "institutions de presse privées qui font fi des textes de loi et ne respectent pas les contrats de travail". Elle se réserve d'ailleurs le droit d'appeler à la grève générale, tandis que, de leur côté, les avocats ont également rejoint les manifestants. Ce nouvel acte de désespoir fera-t-il bouger la classe politique ? Messoud Romdhani, président du Forum tunisien des droits économiques et sociaux interrogé par l'AFP, n'est pas optimiste : "Leurs yeux sont rivés vers les élections législatives et présidentielle de 2019 !" Les troisièmes depuis la chute de Ben Ali, dans un pays à la démocratie consolidée mais aux inégalités criantes, avec une inflation et un taux de chômage qui tournent autour de 15%.

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