"Les Algériens sont dans un brouillard total" : comment expliquer leur rejet massif de la présidentielle ?

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L'Algérie se soulève contre Bouteflika

VOX POPULI - Plusieurs milliers de personnes ont protesté ce mercredi encore dans le centre d'Alger, à moins de 24 heures du scrutin, contre la tenue de la présidentielle en Algérie, massivement rejetée. Pourquoi une telle désapprobation et comment l'expliquer ? On a évoqué ce scrutin et le contexte algérien avec Azouz Begag, chercheur en économie et sociologie.

"On a affaire à un pays qui, sous sa forme actuelle, vit ses derniers jours". Azouz Begag, diplomate et chercheur en économie et sociologie, ne masque pas son pessimisme à l'approche de la présidentielle algérienne prévue ce jeudi afin d'élire un successeur à Abdelaziz Bouteflika, contraint en avril à la démission par la contestation, après 20 ans de pouvoir : "Vous vous rendez compte que nous sommes dans un moment invraisemblable pour l'Algérie avec une élection présidentielle où des candidats ont fait un débat télévisé que personne n’a regardé ? Les Algériens ne connaissent pas les programmes et s’en fichent éperdument."  

Ce mercredi, veille de l'élection, des milliers de manifestants s'étaient rassemblés près de la Grande Poste, lieu traditionnel de rassemblement au cœur d'Alger du "Hirak", le "mouvement" populaire de contestation du régime, scandant "Makache l'vote" ("Pas de vote"), brandissant des cartons rouges en signe de refus de la tenue de la présidentielle. "Algérie libre et démocratique", martelaient-ils aussi. Ainsi que "pas de marche arrière, le pouvoir à la fourrière", conspuant le général Ahmed Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée et incarnation du haut commandement militaire qui assume ouvertement la réalité du pouvoir depuis le départ de Bouteflika. 

On a une société dont les fondations ont été complètement rongées par les termites de l’incurie politique et de la corruption.- Azouz Begag

Pour cette jeunesse, il est clair que cette liberté et cette démocratie ne passent pas par le vote. Le "Hirak" exige en effet le démantèlement total du système politique en place depuis l'indépendance en 1962, envisage ce scrutin comme une manœuvre devant lui permettre de se régénérer. On comprend mieux pourquoi, après l'éviction de Bouteflika, les Algériens font montre de la plus grande défiance face à ces élections, convaincus qu'aucune nouvelle tête peut en émerger : "Tous les candidats qui se présentent sont proches du gouvernement Bouteflika, de près comme de loin. Après l'éviction de Bouteflika, on aurait pu imaginer, par exemple, qu’un Franco-Algérien, lavé de toute cette clique, se retrouve à la tête du pays mais l’armée qui dirige le pays de toute sa poigne ne veut pas d'eux." 

L’ancien Premier ministre algérien Ahmed Ouyahia est d'ailleurs l’instigateur d’une loi constitutionnelle en 2016 qui vise à exclure définitivement par la loi les Franco-Algériens convoitant le pouvoir : "Alors qu'il clamait partout son amour de l’Algérie, on a appris ce mardi qu’il venait de prendre quinze ans de prison pour des malversations dans le secteur de l’industrie automobile et donc que c’était un corrompu de chez corrompu", s'effare Azouz Begag. "C’est à cause de politiques comme lui que le pouvoir algérien a exclu des gens profanes de la concurrence du pouvoir de la haute fonction. Résultat, on a une société dont les fondations ont été complètement rongées par les termites de l’incurie politique et de la corruption qui se sont développées dans la classe politique et ont atteint leur paroxysme à l’arrivée de Bouteflika il y a vingt ans. Les 25 millions de jeunes en Algérie qui se révoltent ont raison."

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Justement, peut-il émaner d'un mouvement comme le "Hirak" un leader pouvant dynamiter l'échiquier politique algérien actuel ? "Non" se désole Azouz Begag. C'est même là où le bât blesse, selon lui : "De cette masse de jeunes millions d’Algériens, aucun candidat susceptible de représenter le peuple en Algérie n'a été dégagé. D’une part, parce que personne n’en parle dans les médias officiels, trop occupés à faire l’apologie du pouvoir en place. D’autre part, parce qu'il s'agit d'un scénario impossible." 

Ce pays ressemble aujourd’hui au Titanic qui a heurté l’Iceberg et qui prend l’eau de partout.- Azouz Beggag

Le chercheur en économie et sociologie relate que le pouvoir a essayé d’organiser un panel de cinq, six personnes il y a quelques mois avec des personnalités représentatives du soulèvement populaire. Mais l’armée s’y est opposée, imposant un diktat contre ce panel de la société civile qui commençait à exiger des choses importantes comme la libération des prisonniers incarcérés depuis le début du soulèvement : "Le chef d’état-major leur a répondu qu’ils n’avaient pas à donner des ordres. Du coup, le panel s’est dissous, il n’en restait plus rien. Il n’y avait donc plus de candidat. De toute façon, depuis 1962, tous les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays ont pris en main la volonté de faire table rase de toute concurrence possible au pouvoir. De fait, aucune relève politique n’est possible. Tous les candidats qui se sont élevés pendant cette décennie noire ont été placés sous le joug des plus forts et de ceux qui déjà détenaient le pouvoir. Voilà où on en est : c’est le chaos absolu, l’absence terrifiante de perspectives sociales, économiques, politiques pour la jeunesse de ce pays. Que ce soit en termes d'éducation, de sécurité, de citoyenneté, c’est catastrophique. Ce pays ressemble aujourd’hui au Titanic qui a heurté l’iceberg et qui prend l’eau de partout."

Vers un vendredi noir

Comment sortir de cette impasse, autrement que par le vote ? "Pour ce faire, il faut repenser économiquement ce pays hors pétrole et hors gaz. Un des pays les plus riches d’Afrique a désormais les caisses vides. Les Algériens importent absolument tout ce qu’ils consomment, ils ne produisent rien. Les politiques qui se sont nourris de la rente pétrolière depuis les années 60 l'ont appauvri. C’est un drame humain qui a la même ampleur qu'au Venezuela avec Nicolás Maduro. C’est comme une malédiction qui s’abat sur les pays de cette même nature, riches en pétrole et en gaz. Une malédiction du pétrole et une peur qui est en train d’encercler les Algériens", regrette l'ancien ministre.  

En dépit du rejet net, massif, de la population algérienne, l'élection présidentielle aura lieu ce jeudi 12 décembre 2019 : "Quand bien même des vieux Algériens du FLN se déplaceraient pour voter au nom de leur patriotisme, ils voteraient pour qui ? Pour quoi ? Cela n’a aucun sens", assure Azouz Begag. "Ce sera une élection présidentielle décidée par l’armée et qui, selon les lois internationales, ne sera pas menée conformément aux exigences d’une démocratie. On élira alors un nouveau Président algérien, sans doute Azzedine Mihoubi, ministre de la Culture de 2015 à 2019, actuellement secrétaire général par intérim du Rassemblement national démocratique, qui a une cinquantaine d’années, qui présente bien, qui ne fera jamais de moralisation de la vie politique, qui ne fera jamais de la corruption son cheval de bataille. Et le lendemain, le vendredi 13 décembre 2019, vous verrez une marée humaine envahir les rues à Alger pour lui dire : "On ne vous reconnaît pas, on ne vous veut pas, dégagez". 

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