Iran : "Après le retrait des États-Unis, le discours conservateur porte davantage"

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ANALYSE - Après le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire, comment va réagir la société iranienne ? Éléments de réponse recueillis par LCI auprès de la sociologue Amélie Myriam Chelly, spécialiste du pays.

Le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) ouvre une période d'incertitude, dont l'issue dépend en grande partie de l'attitude de l'Iran. Les équilibres politiques sont complexes dans le pays, où s'opposent réformistes et conservateurs, et qui a été marqué par des manifestations d'ampleur contre la situation économique et la corruption.

Comment la classe politique et la société iraniennes réagissent après les annonces de Donald Trump ? LCI a interrogé la sociologue Amélie Myriam Chelly, spécialiste de l'Iran, pour comprendre comment évolue la situation sur place.

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Le discours modéré reste dominant- Amélie Myriam Chelly

LCI : Quelles ont été les premières réactions en Iran, après le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire ?

Amélie Myriam Chelly : Pour l'instant le discours officiel des dirigeants est d'exclure tout plan B. L'Iran n'acceptera jamais qu'il y ait un autre type de texte. Le président Hassan Rohani dit que, même sans les États-Unis, l'Iran respecte sa part de l'accord et que, si les autres signataires permettent à l'Iran de bénéficier de la levée des sanctions, il n'y aura pas de problème. Le ministre du Pétrole a également précisé un point crucial : l'Iran ne veut pas que sa capacité à exporter du pétrole soit atteinte. Le message est le suivant : "Si vous nous laissez faire ça, nous restons dans l'accord."

LCI : La classe politique iranienne semble pourtant divisée...

Amélie Myriam Chelly : Les dissensions entre modérés et conservateurs dans la classe politique iranienne ont toujours existé. Après le retrait des États-Unis, le discours conservateur porte davantage, mais il reste un discours complexé, alors que le discours modéré reste dominant. La situation est quelque peu paradoxale. L'Iran connaît depuis janvier des vagues de protestation qui ont commencé pour des raisons économiques et qui se poursuivent pour des raisons sociétales et de mœurs. La société veut donc s'ouvrir, mais le discours conservateur qui dit : "Vous voyez, les États-Unis ne sont pas un partenaire fiable", commence à prendre de l'ampleur.

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VIDÉO - Que prévoit exactement l'accord sur le nucléaire iranien ?

Le fait de brûler un drapeau américain ne veut pas dire grand chose en Iran- Amélie Myriam Chelly

LCI : À l'image du drapeau américain en papier brûlé au parlement iranien ce mercredi ?

Amélie Myriam Chelly : Le fait de brûler un drapeau américain ne veut pas dire grand chose en Iran. Il ne faut pas oublier qu'une fois par an, il y a une fête destinée à commémorer la naissance de la République islamique, au cours de laquelle des drapeaux américains et israéliens sont piétinés et brûlés. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'il existe, en Iran comme partout, des dissonances entre les discours. En Iran, une classe parlementaire et présidentielle modérée s'oppose aux réactions bellicistes des Gardiens de la Révolution. Alors qu'en Israël, les milieux du renseignement et de l'armée sont plus favorables à l'accord que les milieux politiques. Idem aux États-Unis, où le département d'État est plus modéré que Donald Trump.

LCI : Le président iranien Hassan Rohani se trouve-t-il fragilisé ?

Amélie Myriam Chelly : Les leaders des récentes manifestations sont fâchés contre deux choses : l'État iranien et les États-Unis. Ils reprochent à l'État iranien de ne pas reverser à la population les bénéfices de la croissance et de dépenser beaucoup pour financer des mouvements alliés à l'étranger. Mais certains savent aussi que Rohani fait ce qu'il peut pour assainir l'économie et lutter contre la corruption. Ce dernier est d'ailleurs détesté des conservateurs qui s'étaient enrichis grâce aux sanctions en mettant en place une économie de contrebande, notamment dans le pétrole. La population se rend aussi compte qu'il a oeuvré pour l'ouverture à l'international et la fin des sanctions, notamment avec l'accord sur le nucléaire. Parmi les milieux éduqués en Iran, on pense que le plan des États-Unis est faire tomber le régime de l'intérieur en le laissant suffoquer économiquement.

La crainte d'une cours au nucléaire ou d'un coup d'État

LCI : Quelles sont les craintes des Iraniens ?

Amélie Myriam Chelly : De l'avis de beaucoup d'experts et d'une partie de la population, la conséquence de ce retrait américain pourrait être non pas un évanouissement du régime iranien, mais un coup d'État des Gardiens de la Révolution. C'est une hypothèse très présente dans l'esprit des iraniens. Si les Gardiens de la Révolution étaient au départ les garants du message idéologique de la révolution iranienne, ils sont aujourd'hui surtout une organisation qui a de l'argent et des armes. Ils ne sont plus dans la rigidité idéologique d'avant. En Iran, il y a aussi le sentiment que la réaction de Donald Trump est liée aux victoires de l'Iran, qui a réussi à conserver son influence dans la région. Il y a le maintien du régime de Bachar Al Assad en Syrie, mais aussi la récente victoire du Hezbollah aux élections libanaises, et la montée en puissance de la milice chiite Badr en Irak, dont le chef Hadi Al-Ameri pourrait devenir Premier ministre. Tous ces éléments peuvent laisser penser que Trump a voulu renverser la table après une perte d'influence des États-Unis dans la région. Si les mesures américaines contre les entreprises qui veulent commercer en Iran empêchent les européens de continuer, l'Iran peut se retirer de l'accord, mais aussi se retirer du traité de non-prolifération, qu'il a signé en 1970. Le pays peut même chercher à se re-nucléariser. La catastrophe serait que l'Égypte, la Turquie et l'Arabie Saoudite se sentent trop en danger et veuillent également se nucléariser. Face à cet engrenage, une attaque préventive des États-Unis et d’Israël est aussi envisageable. C'est le scénario qui semble le plus mécaniquement huilé.

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