Klaus Vogel, un homme "ordinaire" au secours des migrants : "A chaque fois, des regards terrifiés, des cris et des mains tendues"

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SAUVEUR - Ancien capitaine au long cours, Klaus Vogel a tout lâché, du jour au lendemain, pour affréter un bateau et sauver de la noyade des milliers de migrants. De cette initiative, "complètement folle" est née l'ONG, SOS Méditerranée, récompensée mardi 27 juin par l'UNESCO du prix Houphouët-Boigny pour la paix.

Le rendez-vous était fixé devant l'Unesco, à Paris. L'homme sort d'un taxi, pressé, anxieux. Il faut dire que ce mardi 27 juin, cette noble institution, l'une des plus importantes des Nations-Unies, remet à Klaus Vogel le prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix. Une belle récompense pour cet Allemand de 61 ans, père de quatre enfants, qui a créé il y a deux ans l'ONG SOS Méditerannée, avec la Française Sophie Beau et l'Italienne Valeria Calendra. Tous trois, sont de simples citoyens européens, qui ont mis leurs compétences au service d'une seule cause, le sauvetage des migrants en mer Méditerannée - 46.000 personnes au moins ont péri depuis une quinzaine d’années dans ces traversées périlleuses en tentant de rejoindre l’Europe -.

Face à l'urgence de la situation, cet ancien capitaine de la marine marchande, au visage buriné des marins au long cours, et aux yeux bleus perçants, a décidé de faire le boulot que bon nombre d'Etats européens a refusé d'accomplir. "D'autant que le phénomène ne fait que s'aggraver ces dernières années", renchérit Sophie Beau. "Ainsi, l’année 2016 a été la plus meurtrière de l’histoire de la Méditerranée, avec 5.079 morts recensés sur 363.348 personnes entrées en Europe par la voie maritime, sans compter les embarcations ayant disparu sans trace", raconte-t-elle à LCI. 


C'est comme ça qu'est née SOS Méditerannée. Nous sommes en octobre 2014. L'Italie met fin à l'opération Mare Nostrum, qui avait permis en un an de sauver 150.000 migrants en détresse. A cette époque Klaus Vogel est capitaine sur d'immenses porte-containers. Lors d'une réunion dans les locaux de sa compagnie à Hambourg, la question du sauvetage des migrants en Méditerrannée est abordée... pour être vite évacuée par ses pairs. Un déni qui le replonge dans ses vieux cauchemars. 

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Cette fois, je ne pouvais plus me taireKlaus Vogel

"C'était il y a plus de trente ans", écrit-il dans un livre paru début juin Tous sont vivants. "J'étais lieutenant pont sur un cargo en mer de Chine et j'étais chargé de tracer la route sur la carte. J'ai fait au plus court, au plus logique mais je savais que nous risquions de croiser des boat people. Quand le capitaine a vu mon tracé, il l'a refusé sèchement et m'a ordonné de m'éloigner des côtes. Il ne fallait pas prendre le risque de croiser un éventuel naufragé, ce qui nous aurait retardés". Klaus s'est tu et a obéi. Mais aujourd'hui encore, il s'en veut d'avoir contourné le problème, au sens propre, comme au sens figuré. Alors, en 2014, pendant cette réunion à Hambourg, entouré de ses collègues, il refuse de se dérober.  "Cette fois, je ne pouvais plus me taire", explique-t-il à LCI. "Le poids du silence", un mot qui fait sens, ô combien, pour ce petit-fils de nazi qui sait que "ce qui reste de douleur et de violence aux descendants des victimes peut être comparable à ce qui reste de douleur et de violence aux descendants des bourreaux".


Convaincu cette fois qu'il faut agir, Klaus Vogel décide de démissionner et remue ciel et terre pour monter ce projet citoyen européen afin de sauver des naufragés de la noyade. Il met à contribution sa famille et ses relations. Sa belle-soeur le met en contact avec la Française Sophie Beau et un ami italien lui présente sa tante Valeria Calendra. Objectif numéro un pour ce trio de choc, trouver des fonds pour affréter un gros patrouilleur de 77 mètres, l'Aquarius, capable d'accueillir jusqu'à 700 personnes. Là encore les plus proches seront sollicités. "La toute première donatrice fut ma nièce de 16 ans, Eva. Elle nous a donné tout son argent de poche", dit-il, encore ému par cette anecdote. Une goutte d'eau dans cet océan de bonnes volontés. Puis, direction la mairie de  Lampedusa pour rencontrer madame le maire, Giusi Nicolini, l'autre protagoniste (et non des moindres) récompensée par l'UNESCO. "Elle nous a regardés, l'un après l'autre, avant de dire : 'vous êtes fous, mais je suis avec vous'", raconte-t-il.


Interpellée par des journalistes lors de la remise du prix, cette pasionaria, évincée du pouvoir le 11 juin dernier lors des municipales italiennes, a décidé de continuer à faire entendre sa voix. "l'Europe ne peut pas continuer à se bander les yeux", lance-t-elle. Et le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle n'a pas la langue dans sa poche : "On sait très bien que certains Etats européens mettent à profit tous ces morts en mer dans un seul but, celui de dissuader les candidats au voyage. Du coup, ils ne risquent pas de faire grand chose", ajoute-elle, comme pour enfoncer le clou.

20.000 personnes secourues

L’Aquarius a débuté sa mission de sauvetage le 26 février 2016. Après 16 mois ininterrompus de présence en mer, près de 20.000 personnes ont été secourues. Un record a même été battu le 23 mai dernier avec plus de 1000 personnes accueilies à bord, en provenance de 11 embarcations. "Comme à chaque fois, il y a ces regards terrifiés, les cris, les mains tendus, les corps qui tremblent", écrit l'ancien capitaine. Mais il y a aussi ces parenthèses enchantées avec la naissance de quatre bébés sur l'Aquarius - trois garçons et une petite fille, Mercy, née le 21 mars 2017 -. Pourtant, la route est encore longue, car ni l'hiver, ni les dangers de la traversée ne tarissent les flux de départs depuis la côte libyenne. Tandis que l'avenir est incertain : l'Aquarius coûte 11.000 euros par jour et Klaus Vogel n'a toujours pas trouvé de bailleur de fonds digne de ce nom. Digne de cette folle aventure.

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