L'accord entre Israël et les Emirats arabes unis est-il vraiment "historique"?

Photo de la presse à Dubaï, le 14 août 2020, au lendemain de l'accord "historique" signé entre Israël et les Emirats arabes unis

INTERVIEW - L'accord de normalisation des relations conclu entre les Emirats arabes unis et Israël suscite autant d'espoirs que d'inquiétudes. LCI a interrogé une spécialiste en géopolitique des pays de la région pour savoir ce qu'on pouvait réellement en attendre.

Un accord qualifié d'"historique". Ce sont les termes utilisés par Donald Trump ce jeudi 13 août pour annoncer le texte signé entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU). Négocié sous la houlette des États-Unis, il doit permettre aux deux pays du Moyen-Orient d'aboutir à une normalisation de leurs relations diplomatiques. Une annonce surprenante, "décision courageuse" selon Emmanuel Macron, qui s'inscrit dans la lignée de deux autres dates, celles de 1979, lorsque l'Egypte et Israël ont signé un traité de paix, et 1994, qui marque le rapprochement du pays hébreu avec la Jordanie. 2020 entrera-t-elle, au même titre, dans les livres d'histoire?

Nous avons posé la question à la chercheuse Camille Lons. Chercheuse pour le International Institute for Strategic Studies, où elle est spécialisée dans la géopolitique des pays du golfe Persique et de la péninsule Arabique, elle estime en effet que cette date sera retenue comme celle où les deux pays ont "reconnu la normalisation" de leurs relations. Sans toutefois qu'elle ne change grand chose au cours de l'histoire de la région.

Un accord qui rompt avec la position des pays du golfe

LCI : Pourquoi cet accord a-t-il été qualifié d'historique? 

Camille Lons  : Il est historique dans le sens où il rompt vraiment avec la position que les pays du golfe et de nombreux pays arabes avaient jusqu'ici. Eux ont toujours conditionné la normalisation avec Israël à une solution dans le conflit israëlo-palestinien. Une ligne maintenue de manière très claire et qui a même été rappelée lors du Sommet de la Ligue arabe en 2002, qui conditionnait un rapprochement à un retrait d'Israël des territoires occupés de Cisjordanie. En acceptant de reconnaître Israël, les Emirats arabes unis rompent avec cette position. Cependant, il faut nuancer le caractère "historique". Car depuis un petit moment, on observe des relations importantes - tant économiques que sécuritaires - qui se font en catimini et des échanges d'informations sous le manteau. Les deux pays ont même fait des exercices militaires ensemble, se coordonnent en cyber-sécurité et sur la recherche d'un vaccin contre le coronavirus. 

On voit donc depuis longtemps des relations assez fortes se créer, mais on ne s'attendait pas ce qu'elles soient totalement normalisées. L'accord a pris tout le monde par surprise.

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LCI : Que va changer cet accord ? 

Camille Lons : Je ne pense pas qu'il changera le cours de l'histoire dans la région. Pour les Emirats arabes unis, ça va permettre d'approfondir cette relation qui existait déjà. D'avoir ouvertement des échanges dans plusieurs domaines que sont l'économie, la défense ou la cyber-sécurité ou sur le plan de la recherche et du développement. Les Emirats arabes unis, qui veulent sortir de l'économie uniquement basée sur l'exportation du pétrole, sont désireux d'aller vers une économie de la connaissance et des nouvelles technologies. Cette coopération sur ces questions est donc très avantageuse. 

Du côté des impacts géopolitiques, c'est encore très difficile à voir mais je ne pense pas que cet accord puisse modifier l'équilibre régional. Car bien avant cette normalisation, ces pays du golfe s'étaient déjà désintéressés de la cause palestinienne. Je pense que ça changera assez peu de choses en pratique. Reste à noter qu'avec cet accord, les pays arabes perdent le seul levier de pression dont ils disposaient pour forcer Israël à faire des concessions. 

Le plus gros vainqueur, c'est Israël- Camille Lons, chercheuse pour le International Institute for Strategic Studies

LCI : Quels sont les intérêts de chacun? 

Camille Lons : Clairement, c'est du gagnant-gagnant pour tous les partis. Le plus gros vainqueur, c'est tout de même Israël. 

Pour Benyamin Netanyahou, c'est une grosse victoire politique au moment où il fait face à de nombreux soucis politiques dans son pays. C'est quelque chose qu'il avait promis à sa population, à son électorat, et à laquelle personne ne croyait. En l'obtenant, il permet aussi de faire oublier le sujet de l'annexion de la Cisjordanie, un bourbier dans lequel il s'était engagé avec Donald Trump. D'ailleurs, pour les Etats-Unis aussi, c'est une belle victoire politique à quelques mois des élections. Et enfin, pour les Emirats arabes unis, c'est une façon d'approfondir les liens avec Israël et d'affirmer leur rôle de leader régionale. 

Les deux Etats possèdent également plusieurs intérêts communs. Ou plutôt des ennemis communs. De fait, l'accord est aussi une façon de resserrer un peu plus l'étau autour de l'Iran. Une relation très pragmatique à l'origine de l'approfondissement des relations entre les pays qui permet dorénavant aussi de s'allier contre la Turquie, qui émerge comme une autre puissance dans la région. On se demande si ce n'est pas d'ailleurs ce pays, qui s'affirme de plus en plus et de façon toujours plus agressive, qui est devenu la priorité des Emirats arabes unis, les menant à cette normalisation.

LCI : Plutôt que de parler d'un accord "historique", la manœuvre pourrait-t-elle conduire à une normalisation plus globale des relations des pays du Golfe avec Israël?

Camille Lons: C'est encore difficile de le savoir. Pour l'Arabie Saoudite, par exemple, il est encore plus compliqué que pour les voisins emiratis de normaliser ces liens. La question y est un peu plus sensible. Depuis plusieurs jours, le hashtag#Gulfis_against_normalization ("le golfe contre la normalisation" en anglais, ndlr) est en top trois des tendances Twitter. Ça donne un bon indicateur. Et puis l'Arabie saoudite fait actuellement face à une crise économique et sanitaire, donc cela risquerait de renforcer l'opposition du clergé conservateur, qui pourrait s'emparer de cette question pour devenir très critique et créer de l'instabilité dans le pays. Ce serait un pari un peu risqué. De toute façon, je pense que cet accord ne symbolise pas réellement un nouvel état d'esprit, puisqu'on l'observait depuis quelques années déjà. Il est essentiellement le révélateur de tendances préexistantes. 

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