La France est-elle vraiment un "fournisseur modeste" d’armes à l’Arabie saoudite, comme l'affirme Florence Parly ?

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DÉCRYPTAGE – La ministre des Armées, Florence Parly, affirme que les armes récemment vendues par la France à l’Arabie saoudite ne sont pas utilisées dans le conflit au Yémen et prétend même que l’Hexagone est un "fournisseur modeste" du régime saoudien. Qu'en est il ?

Au moins 10.000 morts, 3 millions de personnes déplacées et plus d’une dizaine de millions menacées par la famine. Le Yémen s’enfonce durablement dans une épouvantable crise humanitaire depuis trois ans en raison d’une guerre civile qui oppose les forces du gouvernement yéménite, appuyées par une coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite, et les rebelles Houthis chiites.


En dépit de ce contexte, la question des ventes d’armes de la France à l’Arabie saoudite n’est pas remise en cause par les autorités françaises. Pour justifier leur maintien, la ministre des Armées, Florence Parly, prétend que les Saoudiens n’utilisent pas d’armes françaises vendues récemment contre les populations civiles yémenites.

Après l’avoir affirmé cet été à l’Assemblée nationale, elle l’a répété ce mardi sur BFMTV. En clair, la France n’a rien à se reprocher. Et ce, même si des armes vendues par le passé pouvaient être, elles, utilisées par les soldats saoudiens, comme elle semble le reconnaître. Afin de défendre la France, Florence Parly a également indiqué qu’en matière de ventes d’armes, notre pays n’était qu’un "fournisseur modeste" de l’Arabie saoudite. Une affirmation discutable.

Selon le dernier rapport parlementaire sur les exportations françaises d’armes, Riyad est le second client de la France en termes de prises de commandes, derrière l’Inde. Sur la période 2008-2017, plus de 11 milliards d’euros de contrats d’armements ont été négociés entre les deux pays. C’est presque deux fois plus que l’ensemble des contrats négociés par Paris avec l’ensemble des pays de l’Union européenne. Ce qui fait de l’Arabie saoudite un partenaire commercial loin d’être marginal.


Depuis 10 ans, la France a livré pour 6,6 milliards d’armes à l’Arabie Saoudite, dont près de 1,4 milliards d’euros en 2017. Ce qui représente tout de même un cinquième des livraisons d’armes faites par la France l’an passé. Preuve d’une collaboration commerciale de plus en plus forte, les livraisons d’armes n’ont cessé de progresser depuis 2011. 


Néanmoins, si le régime dirigé par Mohammed Ben Salmane est un client très important de la France, la part française dans les importations saoudiennes d'armes est en effet plus "modeste" que d'autres pays. L'Hexagone n'est ainsi que son troisième fournisseur, très loin derrière les États-Unis et le Royaume-Uni selon les chiffres du Sipri, un institut suédois indépendant spécialisé sur les ventes d'armes.

La France exposée à "un risque juridiquement élevé"

A vrai dire, quel que soit la proportion d'armes vendues à l'Arabie saoudite, c'est le principe même de ces ventes qui pose question aujourd'hui. Certaines organisations de défense des droits de l'Homme, comme Amnesty International et ACAT, ont récemment accusé des pays occidentaux, et notamment la France, de contribuer à la crise humanitaire au Yémen en continuant à équiper militairement l'Arabie saoudite.


Comme l'explique (voir la vidéo ci dessous) Aymeric Elluin, responsable chez Amnesty International, et Hélène Legeay, responsable chez Acat, les deux ONG s'appuient sur une étude commandée au cabinet d'avocats Ancile. Les conclusions de cette étude sont claires : la France s'expose à "un risque juridiquement élevé" en livrant à Ryad des armes dont l'utilisation au Yémen est susceptible de violer le droit international humanitaire.


En effet, selon le Traité sur le Commerce des Armes (TCA), aucun pays "ne doit autoriser le transfert d'armes" s'il a notamment connaissance que ces armes pourraient servir à commettre "des attaques dirigées contre des civils ou des biens de caractère civil et protégés comme tels, ou d'autres crimes de guerre tels que définis par des accords internationaux".

Les ventes d'armes de la France à l'Arabie Saoudite sont-elles légales ? (Vidéo Amnesty International)

Alors que de nombreux pays occidentaux songent à suspendre leur assistance militaire à l’Arabie saoudite, cette idée ne traverse toujours pas l’esprit du gouvernement français. Le débat n’est même pas ouvert, au grand dam du député de la majorité, Sébastien Nadot. Depuis des mois, ce parlementaire se bat pour la création d’une commission d’enquête parlementaire "sur le respect des engagements internationaux de la France, au regard des autorisations d’exportations d’armes accordées ces trois dernières années aux belligérants du conflit au Yémen". 


Sans succès pour le moment. Après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, pourrait indirectement pousser le Parlement à enfin céder à cette requête.

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