500.000 travailleurs pakistanais vont-ils vraiment immigrer en Roumanie comme l'affirme Marine Le Pen ?

International
À LA LOUPE - Plusieurs personnalités du Rassemblement national affirment que 500.000 travailleurs pakistanais vont intégrer le marché du travail en Roumanie. Un chiffre considérable... mais qui est bien loin de la réalité.

"Le 17 avril 2019, la Roumanie a conclu un accord avec le Pakistan pour faire entrer 500 000 travailleurs pakistanais en Roumanie, a avancé Marine Le Pen lors d'un meeting de campagne à Draguignan le 10 mai dernier. Vous avez bien entendu, 500.000 Pakistanais vont rentrer en Europe par la porte roumaine. Et le ministre roumain nous explique benoîtement qu’il en faudrait un million. Et pourquoi ? Simplement parce que la Roumanie, ayant exporté sa main-d’œuvre dans nos pays, notamment avec les travailleurs détachés, se trouve à court de main-d’œuvre."


L'annonce a de quoi impressionner. Et ce n'est pas la première fois que des élus du Rassemblement national pointent ces chiffres du doigt.

La députée européenne Marie-Christine Arnautu avançait déjà cette idée il y a une dizaine de jours. "500.000 pakistanais vont intégrer le marché du travail en Roumanie, s'indignait-elle le 2 mai sur sa page Facebook. Les 'bienfaits' de la libre-circulation anarchique : les roumains vont travailler à l'ouest, le pays doit donc chercher des travailleurs à l'étranger, et tout le monde est bien exploité !" En lien, un article du journal pakistanais The News, largement relayé depuis en France, notamment grâce à une traduction du média d'extrême droite Fdesouche.

L'information est-elle vraie ? Une infime partie seulement. Comme l'indique le quotidien, l'ambassadeur de Roumanie à Islamabad,  Nicolae Goia, a bien rencontré l’assistant spécial du ministre pakistanais de l’outre-mer et du développement des ressources humaines, Zulfikar Bukhari, le 17 avril. Pour autant, aucun accord n'a été conclu. "Il s’agissait d’un entretien de courtoisie durant lequel les deux parties ont discuté sur plusieurs thèmes parmi lesquels le placement de travailleurs pakistanais, nous indique l'ambassade de Roumanie en France. La partie pakistanaise soulignant son intérêt pour la régularisation de l’export de main d’œuvre et du respect de la législation applicable."


Les autorités roumaines réfutent pourtant le chiffre de 500.000 travailleurs pakistanais, tout comme celui d'un million à long terme que l'on retrouve dans les articles de la presse pakistanaise ainsi que dans la bouche de la présidente du Rassemblement National. "Les discussions n’ont pas porté sur des quotas ou des chiffres concernant un éventuel transfert de travailleurs du Pakistan, ni sur des actions concrètes dans cette direction", tient à souligner l'ambassade. Ce chiffre a pu avoir été donné, à tort, par le gouvernement pakistanais puisque que les autorités roumaines nous précisent : "Suite aux démarches de l’ambassadeur roumain à Islamabad, le communiqué officiel des autorités pakistanaises a été modifié le même jour, afin qu’il reflète d’une manière fidèle et correcte les discussions."


L'ancienne version n'est plus disponible en ligne. Le communiqué mis à jour, indique que "la Roumanie est en manque de main d'oeuvre et qu'elle a le potentiel d'importer jusqu'à un million de travailleurs qualifiés et non qualifiés, venant du monde entier." Ce million correspondrait donc au besoin de main d'oeuvre global et reste à prendre avec des pincettes. Aujourd'hui, les immigrés présents en Roumanie, qu'ils viennent en tant que travailleur ou non, sont en premier lieu issus d'Italie (13.700 ressortissants) selon les données de 2016, et de Moldavie (9.100 ressortissants). La France est le 5ème plus grand pourvoyeur d'immigrés dans le pays (5.300 ressortissants).  

Quota de travailleurs immigrés en 2019 en Roumanie : 20.000 personnes

En observant les données relatives au pays, les chiffres de 500.000 comme d'un million sont peu crédibles. La Roumanie ne compte que 19,6 millions d'habitants, dont 112.100 immigrés seulement (données pour 2016). L'immigration et notamment l'immigration  professionnelle sont très encadrées, comme nous l'explique Ekrame Boubtane, économiste spécialisée sur les questions de migrations internationales. "La migration professionnelle en Roumanie est régie par un système de quotas, qui sont réévalués chaque année en fonction des besoins. De mon point de vue d’économiste, ce système de régulation de la migration professionnelle semble être une politique plutôt rationnelle qui s’adapte au marché du travail roumain."


L'ambassade de Roumanie en France indique ainsi que "conformément à la législation en vigueur - Décision du Gouvernement nr. 34/2019 -, le quota pour des travailleurs provenant des pays tiers pour l’année 2019 est de 20.000 personnes." Bien loin donc des 500.000 travailleurs avancées. Et rappelle Ekrame Boubtane, "pour le moment, le nombre total de permis de travail délivrés a toujours été inférieur aux quotas."

53 943 titres de séjours délivrés à des ressortissants pakistanais dans les 28 pays de l'UE en 2017

Pour souligner le décalage, l'économiste rappelle le nombre de titres de séjours accordés à des Pakistanais dans toute l'Union européenne. "En 2017, dans les 28 pays membres, 53 943 titres de séjours ont été délivrés à des ressortissants pakistanais dont 5 442 pour des raisons liées à des activités rémunérées." En clair, en accordant des permis de travail à 500.000 Pakistanais, la Roumanie multiplierait par 10, et à elle seule, le nombre de titres de séjour actuellement délivrés chaque année dans toute l'Union - que ce soit pour des raisons économiques familiales ou encore pour des études. Du côté des demandeurs d'asile on comptabilise par ailleurs 31 940 ressortissants pakistanais (demande en cours d'instruction en 2017), dont 35 en Roumanie.

Le besoin de main d'oeuvre s'explique en premier lieu par l'évolution démographique du pays

Mais au-delà des chiffres, on comprend aisément que cette annonce erronée, mise en avant par des représentants du Front National, vise à défendre certaines idées sur l'immigration en Europe de manière générale. Notamment et comme le souligne Marine Le Pen que les travailleurs roumains sont partis dans les pays de l'ouest de l'Europe. "Les roumains vont travailler à l'ouest, le pays doit donc chercher des travailleurs à l'étranger, et tout le monde est bien exploité", souligne, elle aussi, Marie-Christine Arnautu.


Pour Ekrame Boubtane, cette idée est fausse. Si la Roumanie a tant besoin de main d'oeuvre c'est avant tout pour des raisons démographiques. "La variation naturelle de la population est négative dans le pays depuis 1990, c'est-à-dire que les décès sont supérieurs aux naissances". Une situation que ne connait pas aujourd'hui la France. "La population potentiellement active en Roumanie est donc relativement peu importante."


Cela ne signifie pas pour autant que le phénomène d'émigration des Roumains n'a aucun poids. Mais cela "n’est clairement pas la principale explication au manque de main d’œuvre, il ne fait qu'accentuer la tendance." Actuellement, "18% de la population roumaine est installée à l’étranger", souligne la maître de conférences à l'université d'Auvergne. "Ce n’est pas un chiffre très important, au Portugal par exemple, on a 21% de la population portugaise installée à l’étranger." Si le manque de main d'oeuvre est moins criant dans la péninsule ibérique, c'est que le pays " accueille 8 fois plus d’immigrés que la Roumanie."

Les travailleurs immigrés mieux payés que les Roumains

Autre préjugé : chaque travailleur migrant serait exploité, comme l'écrit l'eurodéputée Me Arnautu. "Si les employeurs roumains souhaitent embaucher un travailleur étranger ressortissant d’un pays non membre de l’Union européenne, il faut déjà respecter les quotas et il faut que le salaire versé soit au minimum deux fois le salaire minimum roumain, soit 4162 lei roumains, l'équivalent de 900 euros". Les travailleurs immigrés sont donc mieux payés que les Roumains. Pour les postes qualifiés, "le salaire minimum en 2018 était de 16.648 lei roumains, soit 3.600 euros."

Ces immigrés ne peuvent pas travailler dans un autre pays de l'UE

Enfin, cette arrivée prétendument massive d'immigrés pakistanais laisse penser que la porte de l'UE est grande ouverte. En réalité, cela ne peut en aucun cas conduire à une montée de l'immigration dans le reste de l'Union. "La migration professionnelle de ressortissants hors espace économique européen est discrétionnaire, explique Ekrame Boubtane, c'est-à-dire qu'elle est régie à l’échelle des pays. Ces travailleurs immigrés ne peuvent bénéficier de la liberté de s’établir ou de travailler dans un autre pays de l’UE." Par ailleurs, même la libre circulation de personnes est limitée : "La Roumanie ne fait pas partie de l’espace Schengen."

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