La longue odyssée des Carnets de Guantanamo

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TÉMOIGNAGE - Un Mauritanien détenu à Guantanamo depuis près de 13 ans raconte dans un livre comment il a été torturé et poussé à de faux aveux. Son récit doit paraître ce jeudi dans 20 pays, dont la France, après une longue procédure visant à faire déclassifier le document.

"L’un d’eux me frappa durement au visage, puis il me fit enfiler des lunettes opaques et un casque antibruit, après quoi il me couvrit la tête d’un petit sac. Je ne savais même pas qui faisait quoi. Ils serrèrent les chaînes qui m’entravaient les chevilles et les poignets, si bien que je commençai peu après à saigner." Ce type de séance de torture, Mohamedou Ould Slahi en a affronté des dizaines à Guantanamo où il croupit depuis 13 ans. Un calvaire que ce Mauritanien de 41 ans raconte dans un récit, disponible ce jeudi dans les librairies de 20 pays, dont la France.

Un témoignage rare qui n’aurait jamais pu voir le jour sans la lutte acharnée de deux avocates, Nancy Hollander et Sylvia Royce. Durant l’été 2005, elles sont enfin autorisées à rencontrer celui qu’elle défendent bénévolement depuis plusieurs mois. Mohamed leur raconte son parcours : celui d’un homme qui, dans la foulée des attentats du 11-Septembre, est arrêté en Mauritanie pour son affiliation à al-Qaïda avant d’être emprisonné en Jordanie et en Afghanistan. En août 2002, il prend un avion direction le camp américain de Guantanamo. Un témoignage qui prend aujourd’hui la forme d’un pavé de 430 pages , rédigé à la main dans sa minuscule cellule.

"Je ne pouvais pas fermer l’oeil plus de dix minutes d’affilée"

Sauf que, conformément au règlement, chaque page que rédige Mohamed est aussitôt classée secret-défense par le gouvernement américain. Il faudra attendre six ans de bataille judiciaire pour que les deux avocates parviennent à récupérer le document. Ou plutôt, ce qu’il en reste. Washington a en effet rajouté 2600 blocs de censure, des bandes noires disséminées au fil du récit pour dissimuler les informations trop sensibles. Celles que l’oncle Sam a toléré n’en sont pas moins édifiantes : humiliations sexuelles, insultes et menaces sont le lot quotidien d’un détenu qu’on affame ou qu’on force à boire des litres d’eau durant plusieurs jours. "Je ne pouvais pas fermer l’oeil plus de dix minutes d’affilée, car je passais mon temps aux toilettes."

"C’est tout le paradoxe américain : on torture d’un coté et de l’autre, la démocratie est tellement ancrée dans le pays qu’elle se permet de faire sortir ce genre de témoignage," nous explique Nathalie Berger, responsable de la coordination Etats-Unis à Amnesty International. Avant de préciser : "Rien ne sort de cette prison. Ce n’est même plus de l’enfermement, c’est un vide, un trou isolé des regards et de toute communication avec l’extérieur."

A son maximum, Guantanamo a compté 680 prisonniers en 2003. Un chiffre qui a diminué depuis l’arrivée de Barack Obama, lequel a réitéré ce mardi sa volonté de fermer la prison, un lointain engagement de son premier mandat. Il n’empêche : ceux qui restent derrière les barreaux sont détenus sans aucune charge contre eux. Mohamed, lui, n’a jamais été inculpé. En mars 2010, un juge fédéral l'avait blanchi, ouvrant la voie à sa libération. Quelques mois plus tard, une cour d'appel a cassé la décision et décidé qu'il devait rester en détention.

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"Les carnets de Guantanamo", de Mohamed Ould Slahi et présenté par Larry Siems (éditions Michel Lafon,18,95 euros).

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