Turquie : vers une amnistie pour les violeurs qui se marient avec leurs victimes mineures ?

Le texte est encore à l'état de projet de loi aujourd'hui.
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À LA LOUPE – Des médias rapportent qu'en Turquie, une loi serait à l'étude pour que les auteurs de viols sur mineurs évitent des sanctions s'ils épousent leurs victimes. Que dit vraiment le texte incriminé ? Risque-t-il d'être promulgué ?

"Turquie : une loi va permettre aux violeurs d'épouser leurs victimes", indiquait ces derniers jours dans un article de Valeurs Actuelles. Une information relayée par plusieurs autres médias, qui détaillent le projet soutenu par le président turc Recep Tayyip Erdoğan. "Le texte, nommé 'épouse ton violeur', permet aux hommes coupables de ce crime sur une mineure d'éviter d'être punis par la justice s'ils s'unissent devant la loi à leur victime", détaille l'hebdomadaire "de la droite qui s'assume".

Des dizaines de milliers de personnes ont réagi sur les réseaux sociaux, beaucoup criant à la manipulation et aux fake news. "Regarde le nom du site, un média d’extrême droite", lance une internaute, mettant en cause la source de l'information. Un autre se montre catégorique et l'assure, "c'est impossible que ce soit vrai". Le tweet qui suit, ironique, résume à lui seul la suspicion autour de ces annonces.

Un projet porté à plusieurs reprises depuis 2005

Contrairement à ce que laisse entendre Valeurs Actuelles dans son titre, le texte controversé n'est pas encore adopté, loin de là. Il ne s'agit pour le moment que d'un projet de loi, et qui n'est donc pas assuré d'entrer en vigueur. 

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Pour en savoir plus, LCI a contacté une chercheuse spécialiste de la Turquie. "Rien n'est voté ni acté", rappelle-t-elle en préambule, expliquant qu'il ne s'agit pas d'une fake news comme certains internautes l'affirment en ligne. La spécialiste précise que le projet de loi "concerne surtout les mineures" : aujourd'hui, "plusieurs milliers d'hommes sont en prison pour avoir violé des enfants de moins de 15 ans. Si la loi passe, ils seront libérés." Une limite d'âge reste fixée pour les victimes, 12 ans, seuil en dessous duquel les agresseurs seront condamnés. 

"C'est assez complexe", estime-t-elle, "car il s'agit d'un gros paquet de projets de lois". Le texte permettant l'amnistie d'agresseurs s'accompagne "d'un renforcement des sanctions à l'égard des lois pour les viols sur des fillettes de moins de 12 ans". 

Ce n'est pas la première fois que les conservateurs proposent de faire évoluer la législation en ce sens, note la spécialiste des mouvements sociaux. "En 2005 déjà, un texte similaire avait été proposé, puis finalement abandonné sous la pression de militantes féministes." Rebelotte en 2016, quand l'AKP, parti du président Erdoğan, avait là aussi reculé face aux levées de boucliers des militant(e)s et des ONG dédiées à la protection de l'enfance.

Une question d'honneur

Pourquoi un gouvernement souhaiterait-il faire appliquer une telle loi ? "L'argument derrière tout ça, c'est qu'en cas de viol, une jeune fille perd son honneur et qu'elle va souffrir de cette situation. L'agresseur, de son côté, souffre lui aussi puisqu'il est condamné. Si la victime se marie, il y a l'idée que sa situation s'améliorera et que sa dignité sera préservée." 

Dans les régions où s'observent majoritairement les agressions sexuelles envers des mineurs,  la chercheuse souligne que "les familles préfèrent que le violeur se marie avec sa victime plutôt que la jeune fille reste à la maison, déshonorée par la perte de sa virginité". Elle souligne qu'en Turquie, les femmes ne disposent pas toutes de la même indépendance par rapport aux hommes et à leur famille. "Bien souvent, elles n'ont pas le choix et ne peuvent pas s'opposer."

La chercheuse n'est pas forcément surprise de voir un tel sujet mis en avant par le pouvoir : "Il s'agit d'un gouvernement islamo-conservateur qui n'affiche pas de sensibilité pro-féministe", glisse-t-elle. Repoussés à plusieurs reprises depuis 2005, les projets de lois similaires n'ont pourtant jamais abouti jusqu'à présent. The Independant rappelle que selon les Nations unies, 38% des femmes turques souffrent de violences physiques ou sexuelles infligées par leurs partenaires. 

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