Lampedusa, clandestina

Lampedusa, clandestina

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RETOUR SUR ACTU – Cinq mois mois après le plus important naufrage qu'a connu la méditerranée, près des côtes de Lampedusa, qui a coûté la vie à 366 migrants africains, metronews accoste sur la petite île italienne. Reportage.

"J'ai vu une femme qui avait rassemblé ses dernières forces pour nous faire signe. Je me suis approché et lui ai tendue la main pour la monter a bord. Je lui ai nettoyé le visage et débarrassé comme j ai pu le mazout qui couvrait son corps. C'est la dernière a avoir été sauvée", raconte Constantino, maçon de 57 ans et pêcheur amateur de Lampedusa. C'était le 3 octobre 2013. Le naufrage de l'embarcation, suite à un incendie, a fait 366 morts sur les quelque 500 candidats africains à l'exil qui avaient pris place à bord. "Nous l'avons remise aux autorités et les gardes cotes sont retournés à quai. Des corps flottaient autour de nous".

Les pêcheurs, transformés en sauveteurs amateurs sont parfois torturés. Ils n'ont pas le droit d'intervenir avant l'arrivée des gardes-côtes et doivent parfois faire des "choix" parmi les naufragés, la taille des bateaux ne permettant pas d'embarquer tous les naufragés. "Ne pas intervenir pour sauver des personnes en difficulté va à l'encontre de notre déontologie et du bon sens. Le sentiment de culpabilité que nous éprouvons est un vrai fardeau, qui va pour certains jusqu'à l'indicible", poursuit Constantino qui se fait l'écho d'autres Lampédusiens et fait part de son étonnement lorsque la presse italienne ne reprend pas leur témoignage et fait des militaires des supers-héros sauveteurs.

"Il avait été littéralement mangé"

Plus de quatre mois après, la plus grande catastrophe maritime en méditerranée a laissé des traces sur Lampedusa et surtout dans la tête de ses habitants. Principale porte d'entrée à l'Eden occidental pour les migrants qui tentent leur chance par la mer, la petite île sauvage au large de la Sicile se désespère de faire la une de l'actualité. Pour les mauvaises raisons. Isolée, délaissée, le centre d'hébergement des migrants clandestins qu'elle abrite est une très mauvaise publicité pour le tourisme de l'île, dominé par les nombreux chiens errants, et avec une chômage culminant à 70% l'hiver qui fait fuir le peu de jeunes qui restent encore sur cette terre de landes et de rocaille.

En 2013, plus de 14.000 personnes ont débarqué sur l'île. Pris en charge, les migrants reçoivent d'abord vêtements, nourriture, cigarettes et de quoi téléphoner. Ensuite commencent les procédures d'identification et la répartition dans les centres de Trapani, Bari, Mineo et Cretone. Les candidats à l'exil, selon les cas, sont parfois également suivis par un psychologue ou un psychiatre. Enza, première psychiatre a avoir pénétré le camp de Lampedusa, créé en 1998 près de l'aéroport puis reconstruit à son emplacement actuel en 2007, évoque le cas d'un jeune homme sodomisé à plusieurs reprises avec un morceau de bois durant son voyage et victime d'un anthropophage. "Il avait été littéralement mangé, des traces de morsures parcouraient son corps et des bouts de chair manquaient", raconte Enza.

La clandestinité comme seul horizon

Sur Lampedusa, la vie des autochtones s'égrène lentement, loin de la frénésie du "cirque médiatique" qui suit systématiquement chaque naufrage, de l'agitation des garnisons militaires -400 militaires de l’armée de terre, 200 de l’armée de l’air et 100 garde-côtes, auxquels s’ajoutent une trentaine de policiers- et de la fourmilière que représente le camp.

Prévu pour accueillir 250 migrants, le centre de Lampedusa (entièrement "vidé" en décembre afin de subir des travaux de remise aux normes, après la révélation notamment d'une vidéo montrant les conditions de vie désastreuses des migrants) entassait souvent jusqu'à 1.000 personnes, dénonce l'édile de la petite communauté, Giusi Nicolini. Cette femme joviale et dynamique ne mâche pas ses mots pour dénoncer ce qu'elle estime être "la plus grande catastrophe humanitaire de ce nouveau millénaire". L'ampleur du drame dépasse le simple cadre de son île. Elle cible tous ceux qui errent en Europe dans la clandestinité depuis parfois des dizaines d'années, "la peur au ventre et sans jamais trouver de réel repos". La faute pour elle aux accords de Dublin 2 qui rattachent et renvoient sans cesse les migrants vers le pays auprès duquel ils ont été enregistrés. Pour beaucoup des candidats à l'exil, la clandestinité est donc toujours au bout du chemin.

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