Fermeture d'églises en Algérie, on démêle le vrai du faux

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RELIGION - Trois églises protestantes ont été fermées ces derniers jours en Algérie. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes s'inquiètent et par manque de compréhension, partagent de fausses informations. A La Loupe revient sur ces fermetures controversées.

"En Algérie, les autorités viennent de fermer les 2 plus grandes églises du pays, s'inquiète Napoléon, un compte Twitter proche de l'extrême droite. Les chrétiens qui protestent sont arrêtés sans ménagement par la police. Naturellement, silence total des médias et des politiciens en France". 

Ce post est accompagné d'un vidéo, visionnée près de 18.000 fois en 18h et qui dévoile des policiers évacuer de force des personnes dans une salle dénuée de tout décor excepté des écrans noirs au mur.

Nous retrouvons cette même vidéo, postée cinq heures plus tôt, sur le compte d'International Christian Concern, une ONG américaine qui dénonce les persécutions à l'encontre des chrétiens. Un article y est associé,  et indique que "les autorités algériennes ont donné l'ordre de fermer deux des plus grandes églises du pays. Ces deux églises sont liées à l’Eglise Protestante d’Algérie (EPA), une organisation formée en 1974 pour représenter collectivement les chrétiens algériens devant le gouvernement." Si l'EPA a bien été créée à cette date, elle représente une partie des protestants et non l'ensemble des chrétiens du pays. Elle regroupe une cinquantaine de communauté, notamment évangéliques.

Sont évoquées l'église protestante de Makouda et celle du Plein Évangile de Tizi-Ouzou. C'est dans cette dernière qu'aurait été filmée la vidéo. 

Les plus grandes églises du pays ont-elle été fermées ?

En réalité, ce sont trois lieux de culte de l'Eglise protestante qui ont été fermées ces mardi et mercredi l'une à Makouda et deux à Tizi-Ouzou, deux localités de la région de Kabylie, à environ 90 km à l'est d'Alger, selon l'EPA. Il ne s'agit pas des plus grandes églises du pays. 

La plus grande église d'Algérie est catholique, et se situe à Alger. Il s'agit de la Basilique Notre-dame d'Afrique. Certains médias ont utilisé des photos d'illustration de ce lieu de culte, comme RT France, ou Sputnik, en tête de leur article sur le sujet, ajoutant à la confusion.

L'église du Plein Evangile (photo ci-dessous) reste la plus grande église protestante du pays, avec "1600 membres" selon Youssef Ourahmane, vice-président de l’Église protestante d’Algérie. 

Pourquoi ces églises protestantes sont la cible des autorités ?

"Une fois encore, les chrétiens d’Algérie sont la cible de tracasseries officielles, aussi illégales qu’injustifiées. Sans décision de justice, les autorités ont procédé à la fermeture d'une douzaine d’églises" depuis 2018, a indiqué le président de l'EPA, le pasteur Chalah.

Pour les autorités ces lieux de culte ne respectent pas la loi. L’ordonnance du 28 février 2006 sur les "conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulman" conditionne l’ouverture d’un lieu de culte à une "Commission nationale des cultes". 

Le gouvernement algérien ne s'est pas exprimé sur ces fermetures que ce soit au niveau du ministère de l’Intérieur ou du ministère des Affaires religieuses. Mais en décembre dernier, le ministre des Affaires religieuses Mohamed Aïssa avait affirmé que l’EPA "ne respecte pas les lois algériennes". "La voix de l’Église protestante (d’Algérie) sera entendue, lorsqu’elle aura officialisé sa situation" administrative, avait-il ajouté, assurant que la Commission des cultes n’avait reçu "aucune demande de l’Église protestante, contrairement aux Églises catholique et anglicane".

Les autorités "exigent une autorisation de la commission nationale des cultes non musulmans. Mais cette commission, qui aurait dû être mise en place en 2007, n’a jamais vu le jour. Quand on veut déposer nos demandes, on ne sait même pas à qui, a réagi le pasteur Youssef Ourahmane auprès de Réforme. Au niveau local, les autorités nous demandent de mettre nos bâtiments aux normes de sécurité. Nous effectuons les travaux, mais les autorités ne viennent pas vérifier. Elles arrivent simplement avec un arrêté de fermeture, et placent les lieux sous scellés. Au niveau national, l’Église protestante d’Algérie, qui avait un agrément officiel depuis 1974, doit le faire renouveler. Nous avons déposé notre demande en 2013. Et ce n’est qu’en 2018 que le ministère a répondu à notre demande en émettant des réserves. Nous avons répondu à ces réserves et déposé une nouvelle demande en février de cette année. Nous n’avons même pas reçu un récépissé."

Pour les spécialistes, ces fermetures viseraient surtout l'Eglise évangélique, soit une branche du protestantisme. A sa création, l'EPA se revendiquait d'un protestantisme "classique", a expliqué à l'AFP l'historienne Karima Dirèche, qui a travaillé sur la liberté de culte et les Eglises néo-évangéliques en Algérie. Depuis, des Eglises évangéliques, qui "n'ont qu'un lointain rapport avec les Eglises protestantes historiques en Algérie" se sont greffées à l'EPA pour bénéficier de son agrément, a-t-elle ajouté.

Et "ce sont celles qui font le plus de bruit", estime-t-elle. "Les fidèles revendiquent leur algérianité et leur conversion, et affichent clairement leur projet de réveil du christianisme en pays musulman", confrontant "les autorités pour la première fois à une expression de pluralité religieuse en Algérie". Les évangéliques ont en effet pour particularité de revendiquer leur foi et leur prosélytisme. En France, le Conseil national des évangéliques de France a d'ailleurs lancé une campagne "Libre de le dire". 

Or l'ordonnance de 2006 ne contraint pas seulement les associations cultuelles non musulmanes à un processus administratif lourd, elle interdit également le prosélytisme. 

L'historienne rappelle toutefois que ce texte "acte par le droit la présence des chrétiens en Algérie" et n'interdit pas l'apostasie, et donc la conversion.

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